7'30 minutes sans respirer !

Entretien avec Arthur Guérin-Boëri,

multiple champion du monde d'apnée

- Propos recueillis par Sophie Lavault en avril 2020 -

Sophie Lavault.
Docteur en neurosciences, Ingénieur de recherche en neurophysiologie respiratoire à l'hôpital Pitié Salpêtrière Charles Foix
Arthur Guérin-Boëri,
Multiple champion du monde d'apnée

Arthur Guérin-Boëri détient à 36 ans 5 titres de champion du monde et 4 records du monde. Sa spécialité : l'apnée dynamique, et particulièrement l'apnée à l'horizontale. Il s'agit d'une discipline que l'on exerce en piscine ou en lac, où le but est d'aller le plus loin possible à la nage, sous l'eau, et sans respirer bien sûr. D'ailleurs, son dernier record du monde s'est passé en mars 2017... sous la glace ! 175 mètres de longueur sous 50 cm de glace...de quoi avoir froid dans le dos !

Crédit photo : Alex Voyer

L'apnée n'est pas un sport dont on entend parler tous les jours. Comment as-tu eu le déclic pour cette discipline?

" J'ai toujours adoré retenir ma respiration, aller regarder les poissons, depuis tout gamin. J'ai grandi à Paris, mais mes deux parents viennent de la région niçoise, donc j'y venais souvent en vacances. Du coup je passais pas mal de temps dans la flotte. Et un jour j'ai vu Le Grand Bleu, qui est un film qui m'a bien marqué ! Notamment le personnage de Mayol dont le parcours de vie faisait étrangement écho au mien, et la manière dont Besson a réussi à retranscrire ce qu'il ressentait sous l'eau. C'était tout à fait ce que je ressentais aussi. Puis après le temps est passé, j'ai fait des études d'ingénieur du son à Paris et j'ai temporairement laissé le sport de côté. Quand j'ai voulu m'y remettre sérieusement, j'ai voulu faire de la natation parce que j'adore nager, et j'ai cherché un club pour être suivi par un coach. Et puis en cherchant...je suis tombé sur les clubs d'apnée ! C'était alors un sport en plein boom et en pleine explosion, quasiment chaque piscine avait déjà son club. J'ai trouvé une place à Montreuil où j'ai fait un baptême d'apnée, j'avais alors 26 ans. Et j'étais tout excité parce que ça faisait en fait longtemps que j'attendais ça ! Après 1 an d'entraînement en mode « loisirs », ils m'ont proposé d’intégrer la ligne d’entraînement « compétition » du club. "

 

Au bout d'1 an ! S'ils t'ont proposé d'entrer dans la compétition aussi vite, c'est qu'ils ont trouvé chez toi des aptitudes particulières ?

" Oui, oui, c'est ça. Il y a des gens qui m'avaient repéré. Ils trouvaient que je m'en sortais bien, que j'étais motivé, que j'avais du potentiel, donc du coup ils m'ont suggéré d'intégrer ce groupe. C'est comme ça que j'ai commencé à suivre l'entraînement de la ligne de compétition dès ma deuxième année de pratique. Aussi, je m'étais inscrit dans un deuxième club en parallèle pour avoir plus d'entraînements, et je me suis retrouvé aux championnats de France à la fin de cette saison là. J'ai eu le titre de vice champion de France. Et là c'était parti, ça a changé du tout au tout. Je suis rentré dans l'équipe de France et de fil en aiguille, je suis arrivé aux championnats du Monde. "

Est-ce que tu peux nous parler de tes entraînements justement ? Est-ce que tu utilises des techniques particulières qui peuvent se rapprocher du yoga, de la méditation, d'un art martial...?

" La spécificité de ce sport, et c'est tout à fait singulier et particulier, est que c'est le seul sport où on apprend à dépasser un réflexe de survie primaire : la ventilation. Ça implique une gymnastique mentale de dépassement de soi très spécifique. Avec beaucoup de travail, on apprend à dompter cette envie de respirer, à la dépasser, à l'accepter et à rester dans le relâchement malgré tout. Il y a une énorme différence entre l'envie de respirer et le besoin de respirer. En fait, le but de l'apnéiste qui commence à atteindre un certain niveau, c'est d'aller chercher ce qui se cache derrière cette envie de respirer. Il s'agit d'une zone de travail où on met son mental à rude épreuve. "

Quand tu parles de relâchement, est-ce que ça veut dire que tu arrives à maîtriser l'impact physiologique du stress ?

" Non, le stress physiologique est toujours là. Mais on apprend à l'accepter. Il y a aussi une acclimatation à l'hypercapnie, c'est-à-dire une augmentation à la tolérance au CO2 qui fait que l'envie de respirer arrive beaucoup plus tard quand on est entraîné. On augmente alors énormément notre zone de confort avec l'entraînement. Donc ça joue sur deux tableaux : on repousse d'une part les sensations au niveau physique et en plus de ça, on améliore la tolérance à cette envie de respirer, la manière dont on la gère. "

Est-ce que ça permet de travailler une attention particulière vers ses sensations corporelles ?

" Oui bien sûr. On apprend à être à l'écoute de notre corps, à mieux le connaitre, à mieux se ventiler, à se calmer, à lâcher prise. On apprend à visualiser, à bien se concentrer. A bien se servir de sa cage thoracique, de ses poumons, de son diaphragme. A bien s'oxygéner. Donc oui, on va vers une meilleure perception de son propre corps dans son environnement. "

 

 

Crédit photo : Alex Voyer

 

Ce sont finalement tous les ingrédients d'une pratique psycho-corporelle ! Comment se passent tes entraînements justement ? 

" Alors pour parler de mon expérience, avant une grosse performance en apnée, je me prépare pendant 2h. Je vais marcher carrément à côté du bassin, en me visualisant sous l'eau, en visualisant la performance en temps réel, avec toutes les phases qu'elle comporte : la « phase de confort », la « phase de transition » et la « phase de travail » où il faut affronter l'envie de respirer. Je visualise vraiment tout, et je le fais deux à trois fois pour préparer mon cerveau à l'épreuve qui l'attend. Après je fais 1h d'exercices de ventilation, avec beaucoup d'étirements thoraciques, de longues inspirations et de longues expirations. Tout ce travail permet d'avoir une ventilation calme, ample. Ça permet de ralentir son activité cardiaque, d'être convenablement oxygéné. Puis ça finit par 45 minutes d'exercices d'apnée successifs, avec des apnées poussées pour vraiment m'échauffer et augmenter ma tolérance au CO2. Et juste avant la performance, dans les 2 minutes qui restent, je me mets dans l'eau, je n'entends plus rien et je ne vois plus du tout ce qu'il se passe autour. J'ai les yeux fermés, je suis totalement concentré sur mon objectif. Là, je suis dans un état quasi-hypnotique, sur une autre planète. Donc au bout de 2h de préparation, je me sens prêt. "

 

Et au moment où tu commences ta performance, que se passe-t-il ?

"Je gonfle mes poumons et je pars. Pendant toute la zone de confort, quand je n'ai pas encore envie de respirer, je plane, je suis dans un état complètement second, je suis détaché du temps, concentré sur ma nage, tout va bien. Il n'y a plus que le moment présent, on oublie tout le reste. Et lorsque l'envie de respirer arrive, c'est un brusque retour à la réalité. Mais ce qui me permet de continuer à avancer dans cette envie de respirer, de la dépasser aussi loin que possible, c'est la préparation que j'ai fait avant. Si je n'avais pas fait cette préparation, ce serait impossible. D'une part sur un plan purement physiologique avec l'acclimatation au CO2, mais aussi au niveau de la capacité de relâchement. Sans cette relaxation, visualisation, méditation, ce serait beaucoup plus dur à gérer d'un point de vue mental. "

 

En fait, on dirait qu'il y a dans ta pratique, en plus des exercices physiques, un savant mélange entre méditation de pleine conscience et hypnose...

"Je ne saurais pas trop te dire, parce que je n'en pratique aucune des deux dans ma vie de tous les jours, ou en tout cas pas de manière formelle. Mais je sais que ça ressemble à ça, oui. "

 

Tu nous as parlé jusque là de l'apnée en piscine ou en lac, où il s'agit d'aller le plus loin sous l'eau à l'horizontal. En quoi est-ce que c'est différent de l'apnée en mer ?

"L'apnée en mer n'a rien à voir avec tout ça. C'est complètement différent. A la fois en termes de ressentis et de physiologie, mais aussi en termes de préparation, d'approche mentale et de technique. Dans l'apnée en mer, on doit aller le plus profond possible, à la verticale."

 

 

Crédit photo : Alex Voyer

 

Pourquoi est-ce que c'est différent en termes d'approche mentale par exemple ?

"En piscine, la difficulté mentale est de dépasser l'envie de respirer. En mer, la difficulté mentale est de gérer la prise de risque et de rester dans le relâchement malgré la descente dans les profondeurs. En réalité, en piscine, il n'y a pas de risque, on peut remonter à tout moment, mais il faut s'adapter à l'envie de respirer. En mer, lorsqu'on descend, on ressent moins l'envie de respirer : la pression partielle d'O2 dans le sang augmente et on peut parfois avoir comme la sensation d'être « shooté » à l'oxygène. En revanche, elle finit tout de même par se manifester, de manière plus ou moins forte, au moment où il faut s'arracher du fond pour rejoindre la surface. C'est d’ailleurs cette phase de remontée qu'il faut surveiller en apnée profonde : c'est la fin de l'apnée, la saturation en 02 peut être assez basse et il faut sécuriser les 20-30 derniers mètres de la remontée de l’athlète avant qu'il ne perce la surface. Il y a alors des apnéistes de sécurité qui partent à sa rencontre. Selon moi, les vrais « guerriers » de l'envie de respirer sont les apnéistes de piscine, et les vrais « guerriers » de la prise de risque sont les apnéistes des profondeurs. " 

 

Cette prise de risque tu l'as expérimentée aussi lors de ton record passé sous 50 cm de glace, n'est-ce pas ?

"Oui, là j'ai ajouté une composante « prise de risque » dans de l'apnée horizontale. "

 

Est-ce que ces manières de travailler avec ton corps et ton esprit font maintenant partie de ton quotidien hors entraînement ? Autrement dit, est-ce que ça déteint sur ta manière de vivre?

"Oui, bien sûr. Ça permet une prise de conscience de soi, du monde qui nous entoure et une prise de recul sur la vie et notre société. Il y a un impact en termes de gestion du stress, de confiance en soi, de gestion des défis du quotidien. On augmente sa capacité à s'adapter et à sortir de sa zone de confort. Ça m'a radicalement transformé. J'ai beaucoup évolué. Ça se voit chez tous les pratiquants, c'est un sport qui ne laisse personne indifférent. "

 

Faut-il s'entrainer à haut niveau pour qu'il y ait tous ces bénéfices ?

"On n'a pas besoin d'être un apnéiste professionnel pour ressentir ces effets-là. Le simple fait d'être en apesanteur, au contact avec l'eau, dans le silence, ça fait déjà énormément de bien. Il y a vraiment un bien-être lié aux circonstances mêmes de la pratique de l'apnée. C'est hyper apaisant. Dans le fait de couper sa respiration, il y a quelque chose de très symbolique, comme une manière de se couper totalement du monde extérieur, des tracas, des soucis. Aussi quand on s'immerge dans l'eau, on se retrouve dans un milieu dans lequel on n'est pas censé être. Le cerveau passe alors en mode « concentré sur le moment présent ». Cela se ressent dans la vie de tous les jours. Cette gymnastique mentale est vraiment une école de vie. Elle apporte énormément de bénéfices en termes d'équilibre psychique. Je sais que la plongée sous-marine bouteille a déjà un énorme impact chez des personnes qui souffrent de syndrome post-traumatique, ou chez des gens déprimés ou anxieux. Et je suis persuadé que la pratique de l'apnée aurait le même effet. A mon avis, c'est une formidable thérapie."       

Et maintenant....quels sont tes prochains challenges? Repousser les limites toujours plus loin ?

"Là j'ai deux gros projets. Une série documentaire dans laquelle je partirai aux quatre coins du monde pour découvrir les gens qui vivent avec l'océan, pour mettre en contraste la manière dont le bouleversement climatique modifie leur quotidien. Je rencontrerai notamment ceux qui pratiquent des formes de pêche vivrière en apnée, comme les cueilleurs de corail ou encore les plongeuses Ama du japon (ndlr : femmes de la mer). Et avant ça, l'année prochaine, j'ai un projet de nouveau record du monde d'apnée sous glace. A la brasse cette fois, et surtout en slip, sans combinaison ! On s'intéresse beaucoup en ce moment à tous les impacts du froid sur la physiologie et sur le bien être, c'est assez fascinant. Je vais travailler de concert avec des scientifiques et des médecins de l'INSEP (ndlr : Institut National du Sport, de l'Expertise et de la Performance) pour me faire monitorer sur mon adaptation au froid pendant mes séances d'apnée. On voudrait voir quelles sont les évolutions physiologiques qui surviennent lorsqu'on est confronté régulièrement à ce genre de conditions extrêmes. On sait déjà qu'il y a un impact positif sur le système immunitaire, le système lymphatique, la récupération musculaire, ou encore sur la qualité du sommeil, la dépression ou la perte de poids. L'immersion en eau froide est très intéressante à bien des niveaux. Et toute cette préparation pour ce nouveau record va aussi faire l'objet, a priori, d'un documentaire ou d'une mini-série documentaire. "

 

Merci pour ton témoignage et pour avoir partagé avec nous ton quotidien et tes projets. L'apnée est un sport très complet, et ça donne envie de s'y intéresser !

 

Propos d'Arthur Guérin-Boëri recueillis par Sophie Lavault lors d'une interview téléphonique.