Auriculothérapie

Dr Antoinette Spassova,

Médecin, Auriculothérapeute, CETD, CHU Bicêtre.

05-10-2017

L’auriculothérapie, une pratique intégrative

Dr Antoinette Spassova, Médecin, Auriculothérapeute, CETD, CHU Bicêtre.

 

L'auriculothérapie est une réflexothérapie utilisant le pavillon de l'oreille pour obtenir une réponse thérapeutique. L'analyse neurophysiologique des symptômes présentés par le patient permet d'élaborer une stratégie thérapeutique personnalisée en auriculothérapie, adaptée à chaque cas particulier. L'auriculothérapie est une technique thérapeutique qui s'intègre dans la prise en charge globale du patient et contribue parfaitement à une prise en charge pluridisciplinaire.

 

La découverte de l'auriculothérapie fut pour moi, médecin généraliste de terrain, le fruit du hasard et ensuite une véritable révélation. Confrontée à la prise en charge de patients souffrant de migraines sévères avec des crises douloureuses quotidiennes entraînant un abus médicamenteux, j'avais épuisé tous les moyens allopathiques traditionnels et je me trouvais dans une impasse. Un confrère neurologue me recommanda une consœur spécialiste dans le traitement de la douleur qui pratiquait aussi l'auriculothérapie.

L'efficacité de l'auriculothérapie dans ces cas difficiles m'a interpellée. La diminution du nombre et de l'intensité des crises, le moindre recours aux traitements médicamenteux avec pour corolaire la diminution de l’iatrogénie et surtout l'amélioration de la qualité de vie de mes patients a finit par me convaincre et me pousser à me former à l'auriculothérapie enseignée à la Faculté de médecine.

Ma pratique de l'auriculothérapie s'intègre parfaitement dans mon exercice de médecin généraliste conventionnel et me procure une arme thérapeutique supplémentaire d'une redoutable efficacité, n'ayant quasiment aucun effet secondaire et qui me permet de diminuer la prescription de médicaments. J'exerce également l'auriculothérapie en consultation dédiée au sein Centre d'étude et de traitement de la douleur en milieu hospitalier où ma pratique contribue parfaitement à une prise en charge en équipe pluridisciplinaire de patients douloureux chroniques souffrant de pathologies lourdes et complexes.

 

Qu'est ce que l'auriculothérapie ?

Il s'agit d'une réflexothérapie qui utilise le pavillon de l'oreille comme moyen d'obtenir des réponses thérapeutiques. Elle est officiellement reconnue par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) comme médecine traditionnelle de puis 1987.

L'acupuncture chinoise utilise depuis des millénaires certains points situés sur le pavillon auriculaire. Des cautérisations des oreilles ont été utilisées par les kabbalistes 3 000 ans avant JC. Hippocrate évoque une stimulation de l'oreille dans 17 ouvrages de son traité médical. Les médecins ottomans utilisaient depuis le XIIIème siècle un cautère ou un bâtonnet chauffé pour des cautérisations de l'oreille. Le XVIIème et le XVIIIème siècle ont vu l'émergence en Europe par des médecins émérites de techniques utilisant l'oreille afin de traiter diverses maladies. On peut citer l'italien Antonio Valsalva qui traitait ainsi les rages de dent ou le Professeur Malgaigne, illustre chirurgien de l'Hôtel Dieu qui avant une intervention stimulait le lobule des oreilles de ses patients.

Cependant le véritable découvreur de l'auriculothérapie est un médecin lyonnais, le Docteur Paul Nogier, qui avait repéré les effets bénéfiques d'une cautérisation situées toujours dans la même zone des oreilles de patients pratiquées par une guérisseuse locale, pour soigner avec grande efficacité des lombosciatiques rebelles. Il a établi la première cartographie du pavillon auriculaire en faisant la corrélation entre la superposition d'un fœtus avec les reliefs anatomiques naturels de l'oreille. Le Dr Nogier a été le premier à nommer cette technique « auriculothérapie ». Une école française a vu le jour à Lyon, dans les années 60, regroupant de nombreux médecins qui ont développé la pratique et les recherches qui ont permis de cerner les mécanismes d'action neurophysiologiques de l'auriculothérapie.

Avec l'avènement des techniques modernes d'imagerie neurologique, dont l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, des chercheurs tels que le Docteur David Alimi ont démontré les fondements neurophysiologiques de l'auriculothérapie [1]. L'innervation complexe le l'oreille composée du nerf trijumeau, du nerf facial, du nerf glossopharyngien, du nerf vague et du plexus cervical superficiel, permet d'avoir accès au niveau des noyaux du tronc cérébral et de la substance réticulée avec des structures cérébrales essentielles dans le traitement des douleurs aiguës ou chroniques, des maladies rhumatismales ou neurologiques, des maladies métaboliques ou hormonales, des addictions. En effet l’innervation complexe de l’oreille entre en relation au niveau du tronc cérébral avec les voies ascendantes conduisant vers le cortex toutes les informations provenant des nerfs périphériques où elles sont décodées et traitées par le système nerveux central. Le tronc cérébral est la structure neurologique qui fait la jonction entre la moelle épinière et le cerveau et il est également le siège des voies centrales descendantes dont certaines ont un effet inhibiteur ou modulateur de la douleur.

Le Docteur Alimi a établi une cartographie précise regroupant 196 zones thérapeutiques sur chaque oreille. Cette nouvelle nomenclature a été publiée [2] et améliore le repérage des ces zones en fonction des reliefs anatomiques.

 

 

Comment est pratiquée l'auriculothérapie ?

 

L'auriculothérapie est ainsi basée sur un examen clinique. L'établissement d'un diagnostic précis est un corolaire indispensable à tout traitement afin de comprendre les pathologies parfois intriquées chez un patient. Ceci permet d'établir une stratégie thérapeutique personnalisée en auriculothérapie. Par exemple chez deux patients consultant pour une arthrose du genou, le thérapeute va prendre en compte en plus les pathologies associées, les antécédents médicaux, l'existence ou non de surcharge pondérale, l'état psychologique afin de proposer un traitement prenant en compte tous ces paramètres. Ces deux patients n'auront donc pas les mêmes traitements.

On peut citer l’exemple de cette patiente de 38 ans qui à la suite une fracture complexe du genou gauche survenue à la suite d’une grave chute de ski a été opérée avec pose de matériel d’ostéosynthèse. Dans les suites évolutives est survenue une algodystrophie importante avec un état œdémateux et inflammatoire du genou accompagné de douleurs rebelles et une limitation des mouvements articulaires rendant difficile la marche au delà de 100 mètres. La montée et la descente des escaliers étaient impossibles. La marche était difficile avec une boiterie qui devenait incompatible avec son métier de représentante de commerce. Sur le plan clinique toute complication infectieuse, thromboembolique ou liée au matériel d’ostéosynthèse a été formellement écartée. Malgré les soins de rééducation fonctionnelle les signes locaux perduraient et le matériel d’ostéosynthèse est retiré au bout d’un an. Après une bonne cicatrisation locorégionale, des douleurs invalidantes persistaient à type de sensation de brûlure, l’effleurement de la cicatrice du genou est hyperalgique, la flexion du genou restait très limitée à moins de 90°.

La patiente m’est adressée deux ans et demi après la survenue de la fracture par un confrère qui n’avait plus rien à lui proposer. En plus du problème orthopédique, cette patiente était particulièrement affectée car elle avait perdu son travail, la perte d’autonomie s’était accompagnée d’une prise de poids importante avec une grande altération de l’image de soi en tant que femme et en plus en tant que mère, car était incapable d’accompagner ses enfants à des activités scolaires ou ludiques. Le traitement médical associé à ce tableau clinique était lourd : neuf médicaments comprenant un antidépresseur, un anxiolytique, un hypnotique et divers antalgiques et anti-inflammatoires. La prise en charge a été obligatoirement pluridisciplinaire associant un suivi diététique, une rééducation fonctionnelle avec balnéothérapie, une psychothérapie et trois séances d’auriculothérapie espacées de quatre à cinq semaines puis deux séances espacées de trois mois qui ont traité les signes inflammatoires, les douleurs neuropathiques mais aussi les signes anxio-dépressifs et les troubles du sommeil. L’efficacité a été remarquable avec une franche diminution des douleurs du genou, une cicatrice de sensibilité quasi normale dès la première séance et une amélioration locomotrice de la marche, de la station debout et de la montée et descente des escaliers. Après une prise en charge globale, la patiente a non seulement repris goût à la vie, mais aussi un travail à temps partiel, en se réservant du temps pour s’occuper de ses enfants. Je la revois une à deux fois pas an pour des troubles du sommeil réapparaissant par période, lorsqu’elle en fait un peu trop …

 

Comment se déroule une séance d’auriculothérapie ?

Après une première étape cruciale comprenant un interrogatoire précis, un examen clinique et une démarche diagnostique, on procède à l'application du traitement. Le patient est installé en position allongée. Le praticien procède au repérage sur le pavillon de l'oreille des zones à traiter sur le pavillon auriculaire. On utilise pour ce repérage des reliefs ou des fossettes anatomiques spécifiques. Les zones thérapeutiques sont détectables soit avec un palpeur à pression car dans les pathologies douloureuses ces zones sont elles mêmes douloureuses, soit avec un appareil en mesurant les chutes d'impédance par rapport voisinage. Après le repérage, les zones sont marquées soit par pression soit avec un crayon démographique.

On procède ensuite à une désinfection méticuleuse des deux faces de l'oreille en respectant tous les reliefs, les replis et les méplats anatomiques afin d'éviter tout risque d'infection. Le matériel d'auriculothérapie est constitué:

-      D'aiguilles semi permanentes (ASP) stériles à usage unique. Les aiguilles peuvent être soit en titane, soit en acier chirurgical F17. Elles restent implantées dans les zones traitées et sont expulsées lors d'un processus de cicatrisation au bout d'un délai variable de deux à vingt et un jours après la pose.

-      D'aiguilles d'acupuncture classique à usage unique qui doivent être retirées à la fin de la séance. Ce type d'aiguille est peu utilisé en auriculothérapie car elles sont réservées à des techniques de transfixion de l'oreille dont les indications sont exceptionnelles.

-      D'un cryopuncteur utilisant de l'azote liquide permettant de traiter les points en créant une brûlure loco régionale, véritable " aiguille cryonique " permettant l’effet thérapeutique.

Chaque oreille correspond au traitement de l’hémicorps du même côté. Par exemple une névralgie brachiale gauche sera traitée uniquement sur le pavillon auriculaire gauche. À la fin de la séance, le patient se relève doucement, 3 à 5 min après la pose des aiguilles.

 

Quand proposer l'auriculothérapie ?

 

L'auriculothérapie doit s'intégrer à une prise en charge globale de la plainte du patient. Des conseils d'hygiène de vie, d'activité physique adaptée, des conseils nutritionnels et une prise en charge psychologique doivent être envisagés et en cas de besoin, le patient pourrait bénéficier du suivi d'un thérapeute spécialisé.

L’auriculothérapie est une thérapeutique complémentaire particulièrement indiquée dans la prise en charge des douleurs chroniques et en particulier des douleurs neuropathiques, caractérisées par des sensations de fourmillements, des brûlures, des décharges électriques, des troubles sensitifs au toucher avec impression de peau cartonnée ou hypersensible. Ces douleurs traduisent une atteinte neurologique locale ou diffuse responsable de courts-circuits nerveux douloureux responsables d’algies permanentes ou paroxystiques pouvant être particulièrement intenses et altérant profondément la qualité de vie et l’autonomie des patients.

L’auriculothérapie possède de nombreuses autres indications thérapeutiques :

En général :

-      Douleurs : céphalées, migraines, névralgies, sciatalgies, fibromyalgie, algodystrophie, zona, douleurs rhumatologiques, arthrose, lombalgies, séquelles de traumatisme …

-      Troubles psychosomatiques : stress, insomnies, tachycardie, colite spasmodique ...

-    Pathologies ORL : névralgie faciale, névralgie du trijumeau, acouphènes, vertiges, sinusites, rhinites ...

-      Allergies : ORL, cutanées, conjonctivales

-     Troubles endocriniens : règles douloureuses, bouffées de chaleur liées à la ménopause ...

-      Sevrage tabagique, sevrage médicamenteux …

-      Troubles digestifs : colopathie, constipation …

En accompagnement des traitements contre le cancer :

-      Nausées et vomissements post chimiothérapie

-      Préparation à la chirurgie (reconstruction mammaire par exemple)

-      Bouffées de chaleur liées aux traitements hormonaux

-      Bouche sèche dans les cancers ORL, trismus

-      Neuropathies des mains et des pieds

Cette liste est loin d’être exhaustive et de nombreuses autres maladies peuvent être traitées par cette technique.

 

Qu'en est-il de la recherche scientifique en auriculothérapie ?

La recherche et les publications médicales sont devenues très nombreuses malgré les difficultés de trouver des financements permettant de les développer. Il est important de souligner que la recherche en auriculothérapie est totalement indépendante de l’industrie pharmaceutique et les fonds proviennent d’associations caritatives indépendantes. Dans toutes les bases de données médicales 946 articles concernent l’auriculothérapie de manière exclusive, dont 451 ont été référencés dans PubMed ce qui signifie que ces articles ont été publiées dans des revues médicales sérieuses après avis d’un comité de lecture et bénéficiant d’une méthodologie scientifique satisfaisante. On dénombre également parmi ces publications 188 essais contrôlés randomisés leurs octroyant une valeur indéniable aux yeux des praticiens qui souhaitent exercer une médecine basée sur les preuves qui reste actuellement le gold standard de la médecine occidentale. Les chercheurs se penchent également sur de nouvelles méthodes de recherche, car les méthodologies conventionnelles de recherche clinique ne sont pas toujours adaptées à l’analyse des médecines complémentaires.

 

Pourquoi l'auriculothérapie est une pratique intégrative ?

 

L’auriculothérapie s’inscrit parfaitement dans le concept de médecine intégrative puisqu’une consultation longue permet au thérapeute une approche globale de son patient en lui apportant une réponse thérapeutique individualisée. Ceci implique une relation très significative entre le patient et son médecin qui va analyser la situation clinique dans sa globalité. Cette démarche nécessite la pose d’un diagnostic médical précis utilisant tous les moyens diagnostics de la médecine occidentale et en premier lieu un examen clinique détaillé étayé par des examens nécessaires de biologie et d’imagerie. Il est totalement exclu de faire de l’auriculothérapie le traitement d’un symptôme qui pourrait être le révélateur d’une pathologie grave. Une fois cette étape cruciale établie, le patient va se voir proposer un schéma thérapeutique individualisé, adapté à son cas et composé d’une association de points auriculaires à traiter. Les traitements médicamenteux habituels sont poursuivis et leurs posologies adaptées à la plainte du patient. L’auriculothérapie est l’exemple de la parfaite conjugaison de la médecine dite « conventionnelle » aux médecines dites « complémentaires » même si ce terme me parait peu adapté. Elle nécessite une connaissance approfondie par le praticien des bases neurophysiologiques des maladies traitées et des thérapeutiques proposées, en s’adaptant au cas particulier de son patient, son mode de vie, son état psycho-émotionnel, son environnement socio-familial. Tout ceci implique des consultations où le patient est partie intégrante et acteur des décisions thérapeutiques qui le concernent. Le médecin peut également coordonner une prise en charge pluridisciplinaire ayant pour objectif la guérison ou le mieux-être du patient.

 

Conclusion

 

L’auriculothérapie est une technique méconnue d’acupuncture de l’oreille qui repose sur des bases neurophysiologiques solides, possédant une efficacité remarquable et rapide à condition d’en avoir respecté la technique et les indications. Elle peut constituer un des éléments de la prise en charge du patient afin de lui apporter les meilleurs soins possibles en fonction des données de la science.

Mots-clés

 

Auriculothérapie, neurophysiologie, stratégie thérapeutique personnalisée

Bibliographie

 

Alimi D., Geisman A., Garder D. et al. (2002) « Auricular acupuncture stimulation measurment of functional magnetic resonance imaging », Medical Acupuncture 13: 18-21

Alimi. D. Nomenclature normative internationale, Édition Desclée de Brouwer ; 372-375 ; ISBN : 978-2-220-06330-0

Alimi, D., Rubino C. et al. (2003). « Analgesic effect of auricular acupuncture for cancer pain: a randomized, blinded, controlled trial », J Clin Oncol 21(22): 4120-6.

Ceccherelli, F., Tortora P. et al. (2006). « The therapeutic efficacy of somatic acupuncture is not increased by auriculotherapy: a randomised, blind control study in cervical myofascial pain », Complement Ther Med 14(1): 47-52.

Suen, L. K. and Wong E. M.  (2008). « Longitudinal changes in the disability level of the elders with low back pain after auriculotherapy », Complement Ther Med 16(1): 28-35.

Vas J., Aguilar I., (2008) « Randomised controlled study in the primery healthcare sector to investigate the effectivness and safety of auriculotherapy for the treatment of uncomplicated chronique rachialgia », BMC Complement Altern Med; 8: 36-49 DOI 10.1186

Michalek-Sauberer, A., Heinzl H. et al. (2007). « Perioperative auricular electroacupuncture has no effect on pain and analgesic consumption after third molar tooth extraction », Anesth Analg 104(3): 542-7.

Usichenko, T. I., Dinse M. et al. (2005). « Auricular acupuncture for pain relief after total hip arthroplasty – a randomized controlled study », Pain, 114(3): 320-7.

Usichenko, T. I., S. Kuchling, et al. (2007). « Auricular acupuncture for pain relief after ambulatory knee surgery: a randomized trial », CMAJ, 176(2): 179-83.

Alimi D., et al. (2012 Nov) « Randomized controlled study assessing the action of auricular acupuncture in xerostomia induced by radiotherapy of head and neck cancer tumors » Rev Scient Odonto-Stomatologie, 41(4) : 245-259.

 

Texte extrait du livre “Soigner par les Pratiques Psychocorporelles », Sous la direction d’Isabelle Célestin-Lhopiteau, Dunod, Paris, 2015

Please reload