« L’Or pur de l'analyse » contre
« le cuivre de la suggestion directe » ?

Geneviève Delas

Psychanalyse et hypnose constituent deux voies thérapeutiques très différentes. Si la psychanalyse s'inscrit dans une filiation historique et méthodologique par rapport à l'hypnose, elle semble l'avoir pourtant bel et bien reniée. Ce sont les principales causes de ce reniement, les difficultés communes auxquelles ces deux voies sont confrontées, leurs buts ainsi que leur intégration potentielle qui seront présentés ci-après.

 « Or pur de l'analyse » contre « cuivre de la suggestion directe » [1] ?

Moshe parle à son ami Micha. « Mon fils David, dit Moshe fièrement, a un master en histoire, un master en sciences politiques et un en psychanalyse. - Tu dois être fier de lui, dit Micha. - Oui ! Je le suis, répond Moshe. Il n'arrive pas à trouver du travail mais au moins, il comprend pourquoi ! » [2 ]

Ce trait d'esprit, emblématique du « Witz » analysé par Sigmund Freud [3] condense en une réplique savoureuse l'un des résultats généralement attribués à la psychanalyse, celui de la compréhension des problèmes psychiques de l'analysant. Comprendre, certes, mais quid de son être à soi et au monde ? Si grâce à son master en psychanalyse David comprend pourquoi il ne trouve pas de travail, cela le fait-il pour autant entrer dans le flux de la vie ?

Quelles sortes de représentations le terme d'« hypnose » véhicule-t-il de nos jours ? Je dirais qu'elles sont doubles, appartenant à deux sphères a priori fort éloignées l'une de l'autre, le monde du musichall, de la magie, et le monde du soin, avec deux attitudes aux antipodes l'une de l'autre, la prise de contrôle sur le sujet pour la première, et le respect du sujet et de sa liberté pour la seconde.

Cependant, si l'on se réfère à la médecine de l'Antiquité, grecque ou romaine dans le cas du monde occidental, magie et soin ont toujours été intimement liés, et ce jusqu'à une époque relativement avancée. Il est d'ailleurs remarquable de constater que cet « attelage » est un invariant universel, quelle que soit la culture. En effet, celui qui soigne, qui guérit, est en quelque sorte un « magicien », en tout cas, un être doué d'un savoir ou de pouvoirs particuliers, un intermédiaire entre le monde de la vie et celui de la mort.

Si les termes de psychanalyse et d'hypnose s'originent dans la même matrice linguistique, qu'en est-il de la spécificité de ces deux voies ? Opèrent-elles dans des sphères absolument étanches ou est-il envisageable de les intégrer dans un même processus thérapeutique ? Est-ce toujours et encore une « hérésie » que de soulever cette question ?

 

« Ce que l'analyse offre aux malades, c'est

la compréhension et le contrôle de soi. »

 

Se connaître soi-même et s'éprouver soi-même

« Psychanalyse est le nom d'un procédé pour l'investigation de processus mentaux à peu près inaccessibles autrement, d'une méthode fondée sur cette investigation pour le traitement de désordres névrotiques, d'une série de conceptions psychologiques acquises par ce moyen et qui s'accroissent ensemble pour former progressivement une nouvelle discipline scientifique » [4].

« L'emploi du terme de psychanalyse a consacré l'abandon de la catharsis sous hypnose et de la suggestion, et le recours à la seule règle de libre association pour obtenir le matériel. » [5]

Après bien des tâtonnements et des expérimentations, Freud en a décidé ainsi et bien que le meurtre du père fût prescrit, le père de la psychanalyse ne pouvait l'accepter de ses fils. Sandor Ferenczi et Carl Gustav Jung l'ont appris à leurs dépens.

Lorsqu'un sujet souffrant ne peut plus évoluer dans le mouvement de la vie et décide d'entreprendre une cure analytique, qu'en espère-t-il ? Principalement, à partir du « défrichage » de son passé et de ce qui se joue dans le transfert, découvrir l'origine de ses troubles et être guéri ou au moins soulagé durablement de ce qui entrave sa relation à lui-même et au monde. En acquérant progressivement la compréhension de ses mécanismes psychiques invalidants et ce faisant, en les vidant de leur charge mortifère, le sujet parvient à une connaissance de ce qu'il est jusque là inaccessible et insoupçonnée. « Ce que l'analyse offre aux malades, c'est la compréhension et le contrôle de soi. » [6].

L'hypnose fait référence à un état psycho-corporel ponctuel et réversible suscité par un processus d'induction. Le processus hypnotique ne cherche ni à analyser ni à comprendre. Bien au contraire, il tend vers un lâcher-prise du sujet dans l'ici et maintenant, un abandon de sa conscience rationalisante au profit d'une conscience « sentante ». Le but de ce processus est de guider le patient vers un état de présence accrue à lui-même, vers un éprouvé corporel dont l'acuité est rarement accessible en dehors de ce processus, au point que soma et psyché ne sont plus deux entités distinctes, deux modes alternatifs et opposés d'appréhension du monde, mais une seule et même entité, une unification.

Anciens contre modernes ?

La psychanalyse et les diverses formes de psychothérapie font rarement bon ménage, tout au moins auprès de la plupart des analystes que j'ai côtoyés ... Quant à nombre de psychothérapeutes de toutes spécialités, la psychanalyse leur semble souvent vieillissante, rigide dans ses fondements théoriques et son cadre, peu adaptée aux impératifs de la vie contemporaine, sans créativité et menant la plupart du temps à un résultat mitigé. Sa grande époque étant derrière elle, elle serait devenue obsolète.

« J'ai un problème d'évanouissement à la vue du sang et je voudrais savoir si l'hypnose peut m'aider.» « Je n'arrive pas à tomber enceinte et je voudrais savoir ... » « Je fume deux paquets de cigarettes par jour et je bois un ou deux whisky chaque soir et je voudrais savoir ... » « Je suis angoissé à cause de mes résultats en maths et ... » « J'ai une pelade depuis 25 ans et ... »

Ces quelques exemples reflètent la nature protéiforme de la demande en hypnose, même si une demande de changement semble la sous-tendre dans tous les cas. Dans l'esprit des patients, bien qu'ils s'en défendent, l'hypnose conserve généralement une part d'aura magique. Elle pourrait guérir ou soulager, et ce de façon rapide, là où d'autres méthodes psychothérapeutiques « classiques » leur semblent coûter trop de temps, d'argent ou d'efforts.

L'hypnose comme la psychanalyse « se jouent » à deux, avec un autre. C'est une constante dans la sphère thérapeutique même si une technologie de plus en plus perfectionnée s'inscrit comme un tiers incontournable dans de nombreuses spécialités de soins. Un être humain en présence d'un autre être humain dans un espace où vont se jouer une rencontre, une demande et un espoir. Un espace de jeu et de liberté.

Sigmund Freud et François Roustang pourquoi l'hypnose est-elle persona non grata auprès de la grande majorité des analystes ? « En vérité il existe entre la technique suggestive et la technique analytique la plus grande opposition possible, cette opposition que le grand Léonard de Vinci a, pour ce qui est des arts, fait tenir dans les formules per via di porrea et per via di levareb. » [7]

[...] « C'est de façon tout à fait analogue, Messieurs, que la technique suggestive cherche à agir per via di porre, elle ne se soucie pas de la provenance, ni de la force, ni de la signification des symptômes de maladie, mais elle applique dessus quelque chose, c'est-à-dire la suggestion, dont elle attend que cela soit suffisamment fort pour faire obstacle à la manifestation de l'idée pathogène. À l'inverse, la thérapie analytique n'a que faire d'appliquer, elle ne veut rien introduire de nouveau, mais veut enlever, retirer, et à cette fin elle se préoccupe de la genèse des symptômes morbides et du contexte psychique de l'idée pathogène qu'elle a pour but d'éliminer. […] En outre, je fais à cette technique le reproche de nous empêcher d'y voir clair dans le jeu des forces psychiques, par ex. de ne pas nous permettre de reconnaître la résistance par laquelle les malades restent attachés à leur maladie, par laquelle ils se rebellent donc aussi contre la guérison, résistance qui seule rend pourtant possible la compréhension de leur conduite dans la vie. » [8]

« Il suffit d'avoir pratiqué l'hypnose pour savoir que tout patient, si on se donne la peine de l'entendre, n'accepte que les suggestions qui lui conviennent ou qu'il puisse supporter. » [9] Dans le processus hypnotique, « Il (le thérapeute) ne cesse de susciter la liberté du patient pour qu'il opère aujourd'hui, dans la mesure de ce qui lui est possible, ce pour quoi il dit être venu, à savoir la modification de son existence. » [10]

" En matière de thérapie analytique,

l'objectivité scientifique,

la neutralité est-elle un leurre ? "

Un débat d'influence

La question qui a fait couler beaucoup d'encre et qui reste inépuisable et critique est bien celle de l'influence, celle que pourrait exercer le thérapeute sur le patient, en hypnose particulièrement. « Mais Freud lui-même n'a-til pas contribué à entretenir la confusion en plaçant la suggestion comme seul agent possible de la thérapie par hypnose et en donnant une place non négligeable à la suggestion dans la thérapie analytique ? » [11] Faudrait-il en conclure qu'en matière de thérapie analytique, l'objectivité scientifique, la neutralité est un leurre ?

Pour ma part, cette notion de neutralité me semble utopique et stérile, d'une part parce que le terme de neutralité est généralement suivi de « bienveillante », ce qui implique une disposition d'âme, et d'autre part parce que dans toute relation, y compris thérapeutique, il y a émission de part et d'autre de quelque chose de soi, ce qui ne peut, en toute logique, évacuer la potentialité d'une influence.

​Ou alors cette relation serait tellement « neutre », si tant est qu'elle puisse l'être, qu'elle en deviendrait « désincarnée » ? « Ferenczi – à qui Freud reproche sa « furor sanandi » – reproche de son côté à Freud son désintérêt pour l'aspect thérapeutique de la psychanalyse, son mépris pour ses patients […]. Il lui reproche la rigidité du dispositif analytique tel qu'il l'a établi [...] Il reproche aussi à Freud d'être peu à peu devenu trop pédagogue et pas assez médecin. » [12] 

Pour ma part, je suis convaincue que c'est essentiellement à partir de ce qu'est le thérapeute, dans sa vérité d'être humain, et non pas tant dans sa technique, aussi performante soit-elle, que quelque chose passe ou ne passe pas, se passe ou ne se passe pas. C'est-à-dire que ce qui advient ou non est suscité par la relation entre le thérapeute et le patient, et ce en psychanalyse, en hypnose, dans toute forme de thérapie comme chez le médecin, la relation pouvant être considérée comme le canal d'activation d'un mouvement vers un possible changement.

 " Lorsqu'on utilise l'hypnose, il n'est nul besoin

d'analyser le transfert, puisque

l'attention n'a pas à être occupée par

les formes que prend la

relation au thérapeute. " 

Résistance, quand tu nous tiens...

Il y aurait beaucoup à dire sur la demande, à la fois en psychanalyse et en hypnose, et sur ce qu'elle induit « officiellement », à savoir un désir de « guérison ». « La question cruciale qui se pose à lui (l'individu) en cet instant : la répétition dans laquelle il est enfermé, le conflit intérieur où il s'épuise, l'inévitable séparation qu'il redoute. D'où immédiatement l'apparition de la résistance à transformer cette situation, qui se traduit souvent par le souhait de mettre un terme à l'expérience ou par l'effectuation immédiate de cette fin. La résistance à l'hypnose est la résistance à la modification du symptôme fondamental. » [13]

Si psychanalyse et hypnose se trouvent toutes deux confrontées à ce phénomène de résistance, leur approche pour l'appréhender diffère quant à elle radicalement.

« Lorsqu'on utilise l'hypnose, il n'est nul besoin d'analyser le transfert, puisque l'attention n'a pas à être occupée par les formes que prend la relation au thérapeute. Au contraire, cela est indispensable en analyse, puisque la relation transférentielle est le moyen privilégié de dévoiler le type de relation que le patient reproduit en permanence, c'est-à-dire la forme de sa névrose, et que par ailleurs le dévoilement constitue le but de l'entreprise. » [14]

« La forme particulière de la résistance au changement est l'index de la limite actuelle propre, mais c'est en même temps celui du point d'application ou de la voie que pourrait suivre la possibilité de la modification. » [15]

En mouvement

Lorsque j'accueille un patient, j'ai d'abord en face de moi un corps. Cela a tout l'air d'un truisme mais il me paraît important de le souligner. Le corps qui est en face de moi signe une personne, vivante et unique. Son corps et sa voix l'identifient en premier lieu. J'ai devant moi un corps parlant, aux titres de la silhouette et de l'attitude et à celui de la voix et de la parole. Que ce soit pour une demande de psychothérapie ou d'hypnose, je ne saurais faire abstraction de ce corps qui, tel un texte, est porteur de signes. Corps, respiration et modulation de la voix m'apportent d'emblée un certain nombre d'éléments.

Puis vient la plainte et aucun patient ne saurait être réduit à sa plainte. Il a une plainte, il n'est pas sa plainte. Il a sa vie, ses goûts, ses activités, est inscrit dans un tissage de relations et vient pour être aidé à changer quelque chose à sa vie. Il le veut tout en ne le voulant pas, il en a le désir manifeste et la crainte inconsciente. Tout le paradoxe est là.

Au thérapeute d'écouter, de ressentir, d'évaluer également si le travail en hypnose est contre-indiqué dans le cas d'une pathologie qui relèverait d'une spécialité médicale qui n'est pas la sienne ou si une autre approche thérapeutique serait plus indiquée. Il me semble donc incontournable et passionnant d'avoir été formé aux grands concepts de la psychanalyse, de posséder une riche palette de références théoriques et cliniques, mais aussi d'explorer d'autres approches thérapeutiques, d'autres voies. Ne pas rester figé dans sa spécialité et sa pratique, s'ouvrir, chercher inlassablement, lire, rencontrer d'autres thérapeutes, se former encore et encore, se mettre soi-même en mouvement, s'efforcer de rester un thérapeute vivant et libre.

Psychanalyse, psychosomatique et hypnose constituent trois axes de ma formation de thérapeute. Je n'ai pas le goût du « mono » mais celui du « pluri ». Aussi les positions théoriques et les querelles d'écoles me font-elles sourire même si je me suis bel et bien heurtée à des positions catégoriques. Hors de notre chapelle, point de salut !

Ce qui me semble importer vraiment, ce qui est en jeu dans tout travail thérapeutique, ce qui l'a toujours été et le restera, c'est que la relation entre le thérapeute et son patient, ce canal invisible mais ô combien essentiel, rende possible l'émergence d'un mouvement, d'un déplacement, d'une réorientation qui va peu à peu permettre au patient de modifier sa présence à lui-même, aux autres et à la vie.

En conclusion

Je donnerai la parole à un inlassable chercheur, thérapeute inclassable et visionnaire, le Docteur Léon Chertok, presque systématiquement ostracisé à son époque par le milieu psychanalytique pour s'être battu pour la compréhension de l'hypnose. « Il faut regarder les choses en face. On n'arrrivera pas à enfermer l'hypnose dans une discipline. Le problème a beaucoup trop de facettes pour qu'on puisse se contenter de le regarder d'un seul point de vue, ou alors on le mutile. Il faut accepter de croiser les disciplines si on veut y comprendre quelque chose. » [16] Depuis la naissance de la psychanalyse il y a plus d'un siècle, la connaissance des mécanismes du psychisme a considérablement évolué. D'autres voies thérapeutiques ont également vu le jour grâce à des pionniers qui n'ont pas craint de sortir des sentiers balisés pour pousser plus loin leur réflexion clinique et suivre leur intuition. Aussi les différentes voies thérapeutiques s'inscrivent-elles à la fois dans un héritage et dans une évolution. Tout comme les branches d'un arbre ne sauraient renier ses racines et son tronc et inversement, psychnalyse et hypnose ne sauraient s'ignorer, mais riches de leurs corpus théoriques et cliniques et de leur capacité à se penser, évoluer vers un dialogue fécond. Il est d'ailleurs fort heureux de constater que, plus largement, nombre de médecins, personnels soignants, thérapeutes, en institution comme en libéral, ressentent le besoin de s'ouvrir et de se former à des pratiques thérapeutiques autres dont l'efficacité n'est plus à prouver, et de les intégrer dans le champ de leur pratique. Il reste à souhaiter que cette orientation vers l'intégration de différentes compétences qui, loin de s'exclure s'enrichissent, soit portée par des acteurs du soin de plus en plus nombreux.

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Bibliographie :

- « Il suffit d'un geste », François Roustang, Odile Jacob

- « Changer par la thérapie », sous la direction de Isabelle Célestin-Lhopiteau, Dunod

- « L'hypnose thérapeutique. Quatre conférences », Milton H. Erickson, esf EDITEUR

- « Se reconnecter à la magie de la vie », Joyce C. Mills, Le Courrier du Livre

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1 - Sigmund Freud, « La technique psychanalytique » PUF, collection Quadrige, p. 154

2 - Gérard Rabinovitch , « Comment ça va mal ? L'humour juif, un art de l'esprit » Editions Bréal, p. 109

3 - Sigmund Freud, « Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient » NRF Editions Gallimard

4 - Sigmund Freud « Psychoanalyse » und « Libidotheorie », 1923, G.W., XIII, 211 ; S.E., XVIII, 235, cité par J.Laplanche et J.B. Pontalis, « Vocabulaire de la psychanalyse », PUF, collection Quadrige, p. 351

5 - Ibidem

6 - Sandor Ferenczi, « Journal clinique », Payot, p. 105

a. en ajoutant. b. en enlevant.

7 - Sigmund Freud, « La technique psychanalytique » PUF, collection Quadrige, p. 16

8-  Ibidem p. 16 et 17

9 - François Roustang, « Influence », Les Éditions de Minuit, collection « Critique », p. 87

10-  Ibidem p. 98

11 - Ibidem p. 86-87

12 - Judith Dupont, Avant-propos in Sandor Ferenczi, « Journal clinique », Payot, p. 36

13 -  François Roustang, « Influence », Les Éditions de Minuit, collection « Critique », p. 86

14 - François Roustang, « Influence », Les Éditions de Minuit, collection « Critique », p. 98

15 - Ibidem p. 88

16 - Léon Chertok, Isabelle Stengers et Didier Gille, « Mémoires d'un hérétique », La Découverte/documents, p. 321