Les pratiques psycho-corporelles : 4 points communs fondamentaux à toutes les pratiques

Rédigé par Sophie Lavault
Docteur en neurosciences, Ingénieur de recherche en neurophysiologie respiratoire à l'hôpital Pitié Salpêtrière Charles Foix

   Toutes les pratiques psycho-corporelles utilisent la posture, le mouvement, la respiration et l’attention. Ces composantes créent une communication mouvante (mouvement) entre le corps (posture) et l’esprit (attention), et tout cela à travers la seule fonction vitale qui soit à la fois automatique et contrôlable : la respiration.

La posture

   Notre posture est souvent le témoin de notre état d’esprit, de notre humeur, de notre ressenti. La peur, la joie, la colère, la tristesse se lisent littéralement sur les traits de notre visage, mais aussi sur la courbure de notre dos, la crispation de nos muscles ou encore la position de nos bras. La théorie de la cognition incarnée vient je trouve tout à fait illustrer ce propos. Il nous suffit de penser à quelque chose pour que ce quelque chose fasse réagir notre corps. « Les idées ont des formes, des couleurs, suscitent des goûts et des dégoûts » (Weinberg, 2014, p.39). Il existe ainsi un lien immuable entre système nerveux et expressivité : on ne peut exprimer un comportement, un mouvement que sous l’influence du système nerveux, qu’il soit volontaire ou involontaire. De la même manière, l’activation de certains muscles, d’un certain pattern respiratoire (accélération de la respiration par exemple), nos mimiques faciales (un léger sourire), vont avoir un impact sur notre véritable ressenti et sur nos pensées. Comme l’indiquent si justement Price et Harmon-Jones dans leur revue sur la cognition incarnée (Price & Harmon‐Jones, 2015), grâce à cette bidirectionnalité entre le comportement expressif et le système nerveux, il suffirait de manipuler l’état corporel, indépendamment de tout stimulus émotif, pour obtenir une influence sur les processus physiologiques liés à l'émotion. Autrement dit, prenez une posture de fierté alors que vous êtes triste, et vous verrez votre ressenti se colorer différemment…Le yoga du rire, ça vous dit quelque chose ? Lorsque l’on commence une méditation de pleine conscience, il est souvent indiqué d’adopter une posture particulière : avoir la tête et le dos bien droits, être détendu, mais pas trop, tout ceci pour instaurer une influence particulière sur le système nerveux, et donc, par ricochet sur tout ce à quoi il est lié. En yoga, la posture est fondamentale : c’est en la travaillant que l’on accèdera à l’état méditatif recherché. On dit que le yoga est une sorte de « méditation active ». Bref, la posture est fondamentale pour poser les bases du travail psycho-corporel dans la mesure où elle en potentialise les effets. A noter que la posture réelle est bien sûr importante, mais l’intention de posture est, semble-t-il  encore plus essentielle. Cette petite note est ajoutée pour les personnes qui auraient des difficultés physiques ou une paralysie faciale ou corporelle qui empêcheraient de poser ce cadre postural. L’intention est l’ingrédient actif le plus fondamental (Gibbons, 2015, p.39). Il est d’ailleurs souvent indiqué dans le yoga que l’on doit faire « ce que l’on peut », donc tendre vers le maximum de ses capacités, sans être dans la perfection du mouvement.

 

Le mouvement

 

   Le mouvement, justement, est le terreau indispensable à la vie. Sans mouvement, pas d’existence possible. De mon point de vue, on peut dire que la pathologie s’installe lorsque le corps ne parvient plus à s’adapter. Quand je parle du cerveau, j’aime dire qu’un cerveau figé, c’est un cerveau mort. Darwin nous disait : « Ce n'est pas la plus forte ni la plus intelligente des espèces qui survivra, mais celle qui est la plus apte à changer ». Cela permet de dire que nous sommes en perpétuel mouvement, en perpétuelle évolution, en constante adaptation. Chaque jour, nous apprenons de nos expériences, un peu plus enfant, mais aussi adulte et même lorsque nous vieillissons (Sampaio-Baptista & Johansen-Berg, 2017). Le propre des pratiques psycho-corporelles est d’apporter du mouvement, d’alimenter le lien corps-esprit en favorisant les échanges. C’est une sorte d’entrainement pour que rien ne se fige à l’intérieur, mais que notre être entier puisse continuer à communiquer avec lui-même et avec l’extérieur pour continuer à s’adapter. Plus nous nous habituerons à favoriser ces échanges, plus notre corps et notre esprit le feront, seuls, à notre insu, puisque nos expériences, à force d’être répétées, peuvent s’inscrire dans notre cerveau comme des habitudes (Gasbarri et al., 2014). Le Tai-Chi, le Qi Gong, l’EMDR, le biofeedback et bien sûr l’hypnose sont basés sur le mouvement. Méditer, ce n’est pas avoir l’esprit vide ou chercher à arrêter ses pensées, c’est au contraire accepter que tout soit mouvement. Les pensées passent, les émotions passent, le temps passe, et tout est impermanent. Cette prise de conscience est apaisante car elle nous affranchit de vouloir tout contrôler. Et notre système nerveux nous remercie : enfin ! Je peux lâcher ce stress que je m’inflige et vivre pleinement le mouvement. Je peux arrêter d’être triste d’être triste ou anxieux d’être anxieux, juste parce que la tristesse a le droit de s’exprimer à un moment, et cela ne dure qu’un temps. Si je suis triste d’être triste, je bloque une émotion, je la fige, je la retiens…et j’empêche le mouvement vers une autre émotion, probablement plus positive. Le sport en général, en plus de plein d’autres vertus, a aussi cette capacité. Tout ce qui apporte une flexibilité au corps et à l’esprit est bon pour notre équilibre, car cela nous permet de continuer à nous adapter. Le mouvement, c’est la vie !

 

La respiration

 

   Le mouvement de la vie, justement, à l’origine, provient de ce souffle qui vient nous animer le jour de notre naissance. La respiration nous accompagne tous les jours de notre vie, que nous en ayons conscience ou non. C’est là une de ses formidables capacités : elle se modifie selon nos besoins (Buonviso et al., 2016). Grâce à elle, nous alimentons tout notre corps en oxygène, et chaque cellule de notre être respire. Elle nous permet d’apporter plus d’oxygène lorsque nous courons ou lorsque nous avons besoin d’échapper à un danger, elle s’adapte à nos états de vigilance, et continue à fonctionner la nuit. Elle est à la fois automatique (adaptation métabolique et comportementale) et contrôlable. Il suffit de dire « respirez profondément… » pour que cela devienne possible. Aussi simplement. Il s’agit donc d’une fonction vitale, la seule jusqu’à preuve du contraire, qui soit à la fois automatique et contrôlable. Et de façon remarquable, puisque le système nerveux agit sur la respiration, la respiration peut aussi agir sur le système nerveux. Ainsi, notre façon de respirer va impacter l’état de notre système nerveux autonome, celui qui fonctionne sans que l’on s’en aperçoive (à travers la digestion, l’activité cardiaque ou encore la sécrétion d’hormones par exemple). Il va donc s’en suivre une cascade d’évènements, en activant soit le système sympathique (celui de l’action, du stress, du dynamisme), soit le système parasympathique (celui de la relaxation, du répit, du calme) (Benarroch, 2020). Pas étonnant que la respiration soit au centre de nombreuses pratiques psycho-corporelles. Elle en est presque la définition : j’agis par la pensée sur une fonction physiologique qui a une action directe sur mon corps. Psycho – corporel. Dans le Pranayama, qui signifie « contrôle du souffle vital », les adeptes n’ont pas attendu d’avoir les explications physiologiques pour y voir des effets. Inspirez fort ! Et vous serez vitalisé ! Expirez, en forçant l’expiration, idem ! Par contre, prenez de grandes inspirations et expirez lentement, vous vous apaiserez…Quoi de plus incroyable que de pouvoir agir directement sur son mental, ses émotions, ses pensées et son corps tout entier. Dans le cas de la méditation de pleine conscience, la focalisation sur la respiration n’a pas pour vocation de la modifier, mais simplement de prendre conscience de son rythme, de son amplitude. Il semble alors que dans ce cas-là, la respiration soit utilisée comme représentation ultime du mouvement, ce qui renvoie à l’acceptation de l’impermanence, comme discuté plus haut.   

 

L’attention

 

   L’attention est fondamentale pour survivre car elle nous permet notamment d’avoir des comportements dirigés vers un but. Elle constitue un prérequis à notre interaction avec notre environnement. Nous passons notre temps à sélectionner les informations pertinentes qui nous entourent ou que nous ressentons, et à inhiber toutes les autres, moins pertinentes. Peut-être connaissez-vous l’expérience des joueurs de basket, où il faut compter le nombre de passes réalisées par l’équipe en blanc (sinon, c’est le moment de cliquer sur ce lien: https://www.youtube.com/watch?v=vJG698U2Mvo; Chabris & Simons, 2015). Seulement voilà, la « pertinence » de l’information que nous sélectionnons est relative : elle dépend de notre histoire, de notre passé, de nos attentes, de nos besoins, de nos croyances, etc. (van Moorselaar & Slagter, 2020). Elle peut donc nous enfermer dans des idées (c’est le fonctionnement du dogmatisme), car nous finissons par aller chercher les informations qui confirment sans cesse notre point de vue, et nous ne regardons pas les autres possibilités. Ce n’est pas un mal, mais cela nous empêche probablement de nous adapter dans certaines situations. Et comme nous l’avons vu plus haut, l’idée est d’éviter de se figer ou de s’enfermer dans un fonctionnement qui pourrait devenir pour soi pathologique. Aller vers l’ouverture, travailler l’espace des possibles, c’est une des conséquences du travail sur l’attention. L’entrée en état hypnotique passe le plus souvent par des focalisations sensorielles, ou encore sur l’absorption dans un nouveau décor visuel. L’Association Américaine de Psychologie (APA) définit l’hypnose comme « un état de conscience impliquant une attention focalisée et une moindre sensibilité à l’environnement, caractérisé par une capacité accrue de réponse à la suggestion » (Haag, Vinot-Coubetergues et al., 2014). Il y a donc dans le processus hypnotique un déplacement de nos focalisations attentionnelles qui permet de vivre un nouvel état, aux vertus potentiellement thérapeutiques. Mais toutes les pratiques psycho-corporelles travaillent avec notre attention, à la fois en tant qu’outil mais aussi en tant que but : retrouver une flexibilité attentionnelle contrôlable.

   Pour conclure, on peut souligner le rôle de l’émotion au milieu de ces 4 piliers que sont la posture, le mouvement, la respiration et l’attention. L’émotion recouvre ces 4 domaines, elle prend le rôle de liant, pour rendre une cohérence à cet ensemble d’éléments indépendants et interconnectés. L’émotion agit sur la posture, le mouvement, la respiration et l’attention, ce qui lui donne toute sa dimension expressive... Et la posture, le mouvement, la respiration et l’attention agissent en retour sur l’émotion : ce sont probablement les ingrédients actifs des pratiques psycho-corporelles. Si une fenêtre s’ouvre sur nos émotions, c’est un univers tout entier vers l’autonomie et l’équilibre qui s’offre à nous. Cet équilibre instable sur lequel nous pouvons agir représente alors un pas de plus vers la liberté…

 

Bibliographie

Benarroch, E. E. (2020). Physiology and Pathophysiology of the Autonomic Nervous System. CONTINUUM: Lifelong Learning in Neurology, 26(1), 12-24.

Buonviso, N., Dutschmann, M., Mouly, A. M., & Wesson, D. W. (2016). Adaptation and Plasticity of Breathing during Behavioral and Cognitive Tasks. Neural plasticity.

Chabris, C. F., & Simons, D. (2015). Le gorille invisible: Quand nos intuitions nous jouent des tours. Le Pommier.

Gasbarri, A., Pompili, A., Packard, M. G., & Tomaz, C. (2014). Habit learning and memory in mammals: behavioral and neural characteristics. Neurobiology of learning and memory, 114, 198-208.

Gibbons, K. (2015). Integrating Art Therapy and Yoga Therapy: Yoga, Art, and the Use of Intention. Jessica Kingsley Publishers.

Haag, P., M. Vinot-Coubetergues, et al. (2014). L'hypnose d'inspiration ericksonienne. Les fondements des psychothérapies: Des origines aux neurosciences. Dunod. Paris: 160.

Price, T. F., & Harmon‐Jones, E. (2015). Embodied emotion: The influence of manipulated facial and bodily states on emotive responses. Wiley Interdisciplinary Reviews: Cognitive Science, 6(6), 461-473.

Sampaio-Baptista, C., & Johansen-Berg, H. (2017). White matter plasticity in the adult brain. Neuron, 96(6), 1239-1251.

Slagter, H., van Morselaar, D. (2020). Inhibition in selective attention. Ann N Y Acad Sci.

 

https://doi.org/10.31234/osf.io/3cfbu.

 

Weinberg, A. (2014). La cognition incarnée. Dans : Jean-François Dortier éd., Le cerveau et la pensée: Le nouvel âge des sciences cognitives (pp. 39-41). Auxerre, France: Editions Sciences Humaines.