Les pratiques psycho-corporelles jouent-elles sur notre immunité ?

Rédigé par Sophie Lavault
Docteur en neurosciences, Ingénieur de recherche en neurophysiologie respiratoire à l'hôpital Pitié Salpêtrière Charles Foix

Un système immunitaire fondamental

            Notre système immunitaire nous protège et assure notre survie depuis la nuit des temps et surtout depuis notre développement dans le ventre maternel. Il se développe petit à petit et se renforce dès le plus jeune âge au fur et à mesure de ses rencontres avec divers agents pathogènes. On dit bien chez un enfant qui est malade depuis son entrée en crèche : « Ah ! Il fabrique son immunité ! ». Ce message rassure, bien sûr, car il nous donne une bonne raison de rendre positifs ces petits désagréments de la vie quotidienne.

            Mais où se situe donc notre système immunitaire ? Absolument partout ! Il est constitutif de notre être à l’échelle des organes, des tissus, des cellules et même des molécules.

            Nous avons un système immunitaire qui peut être subdivisé en deux parties : le système immunitaire naturel et le système immunitaire adaptatif.

            Outre les barrières physiques (peau, muqueuses, mucus,…), notre système immunitaire naturel est constitué de cellules (macrophages, lymphocytes, cytokines…), d’enzymes et d’anticorps non spécifiques (qui réagissent vite mais qui sont peu précis). Notre système adaptatif, lui, apprend à se protéger d’agents pathogènes déjà rencontrés grâce à des lymphocytes spécialisés : ces derniers peuvent booster tout le système et sécréter les anticorps appropriés.

            Les cellules immunitaires (c’est-à-dire les globules blancs) sont de grandes voyageuses : renouvelées en permanence au niveau de la moelle osseuse, elles forment de véritables patrouilles se déplaçant dans tout l’organisme à travers le sang et la lymphe. Ainsi, le thymus, les amygdales, les ganglions lymphatiques, la rate ou encore les tissus lymphoïdes (présents dans les muqueuses buccale, vaginale, bronchique, intestinale) hébergent de véritables sentinelles. 

 

Le lien immunité-système nerveux

            Le neurobiologiste Francisco Varela (1946-2001) aimait à dire que le système immunitaire est constitué comme un réseau autonome, auto-régulé, qui n’est perturbé par le « non-soi » que parce qu’il lui fait perdre un certain équilibre. Un peu comme le système nerveux !

Le système immunitaire et le système nerveux sont souvent présentés séparément, comme deux systèmes fondamentaux fonctionnant ensemble, côte-à-côte, mais pas forcément « en lien ». Un article datant de 2018, publié dans Pour la Science, s’intitulait : « Cerveau et immunité : un dialogue insoupçonné » (Pour la Science n°491 - Septembre 2018). Cela montre bien la nouveauté de cette rencontre avec une toute nouvelle discipline qui se retrouve en plein essor : la neuro-immunologie. Et cela va même plus loin : vers la psycho-neuro-immunologie !

            On sait que dormir favorise les réponses immunitaires, on sait que lorsque l’on est stressé on affaiblit au contraire ses ressources immunitaires, et finalement si on est stressé, que l’on manque de sommeil et que le froid de l’hiver nous envahit…on multiplie les chances de se retrouver grelottant sous la couette ! Donc nous le savons bien, intuitivement, le système immunitaire et le cerveau sont en interaction constante. D’ailleurs, le stress et la privation de sommeil induisent tous deux une élévation des marqueurs pro-inflammatoires sanguins tels que les cytokines (Richard, 2009 ; Maes et al., 1998). Ainsi, il est maintenant admis que le stress psychologique ou d'autres émotions difficiles peuvent avoir un impact sur différents systèmes physiologiques, parmi lesquels figure le système immunitaire (Irwin, 2008).

 

Les pratiques psycho-corporelles : une action sur l’immunité ?

            Les pratiques psycho-corporelles, aussi variées soient-elles, ont le point commun de « mettre en mouvement » et de « re-lier ». Ainsi, de façon systématique elles ont un impact sur le système nerveux.  On pourrait même considérer qu’elles ont le point commun de modifier l’activité de réseaux de neurones impliqués dans l’attention, dans la conscience intéroceptive et dans le contrôle du système nerveux autonome (Sylvia Morar, in Célestin-Lhopiteau, 2015, p.25). De fil en aiguille, il paraitrait naturel que ces pratiques aient une action directe ou indirecte sur le système immunitaire.

 

            En 2013, une équipe de chercheurs américains a réalisé une méta-analyse à partir des recherches randomisées contrôlées apparentes sur 4 moteurs de recherche différents (MEDLINE, CINAHL, SPORTDiscus, et PsycINFO) (Morgan et al., 2014). Les études étaient sélectionnées : (i) sur le temps de pratique, au moins 4 semaines, de Tai Chi, de Qi Gong, de méditation et de yoga et (ii) sur la réalisation de dosages immunologiques. Sur 34 études, incluant 219 participants au total et 7 à 16 semaines de pratique, il n’y avait qu’un effet modéré sur la diminution de la protéine C-réactive, et pas d’effet significatif sur la réduction des cytokines de type interleukines-6 ou facteurs TNF-α (le « Tumor Necrosis Factor » est un facteur impliqué dans l’inflammation). Certaines études parlaient d’une potentialisation des effets du vaccin. Les auteurs ont fini par conclure que les pratiques psycho-corporelles telles qu’étudiées dans leur méta-analyse ont bien des effets immunomodulateurs mais qui demeurent faibles ou incomplets, ce qui nécessite de conduire d’autres études rigoureuses sur le plan méthodologique. C’était il y a 7 ans…

 

            Depuis, une revue systématique des recherches randomisées contrôlées évaluant l’impact de la méditation de pleine conscience sur le système immunitaire a été publiée (Black & Slavich, 2016). Les auteurs concluent à de « possibles effets  de la méditation de pleine conscience sur les marqueurs de l’inflammation, sur l’immunité cellulaire et son vieillissement », indiquant que ces résultats sont provisoires et attendent d’être répliqués.

 

            Aller voir du côté de l’expression des gènes semble aussi une piste intéressante et dans l’air du temps, pour mieux appréhender ce qu’il se passe dans le corps après des heures de pratique ! L’épigénétique, qui se trouve influencée par nos modes de vie en général (alimentation, activités sportives, stress, addictions,…) peut nous donner des pistes sur les mécanismes à l’œuvre. Ainsi, une équipe de chercheurs américains a réalisé une revue systématique à partir du moteur de recherche PubMed au sujet de l’impact du yoga, du Qi Gong, de Tai Chi, de la relaxation et de la régulation respiratoire dans l’expression des gènes (Buric et al., 2017). Dix-huit études réalisées entre 2005 et 2016 ont été sélectionnées.  Elles révèlent que, bien que l’effet à l’échelle individuelle soit faible à modéré, l’expression des gènes pro-inflammatoires et leurs cascades d’effets ont globalement tendance à diminuer avec ces pratiques.

 

            Dans le domaine du yoga, une revue systématique a été publiée en 2018 (Falkenberg et al., 2018). Quinze études randomisées contrôlées avaient été sélectionnées. Bien qu’elles montraient des résultats hétérogènes, une tendance générale allait dans le sens d’une réduction des marqueurs pro-inflammatoires (interleukines 1 et 6, et TNF-α). L’inconsistance des résultats pourrait être expliquée par des études trop courtes par rapport à la nécessité probable de pratiquer plus longtemps pour avoir un effet systématique sur les cellules immunitaires. Par ailleurs, l’hétérogénéité des pratiques de yoga rend difficile la généralisation des résultats.

 

            En conclusion, si les pratiques psycho-corporelles semblent avoir fait leurs preuves dans l’amélioration de nombreux symptômes (comme la douleur ou l’anxiété) et sur l’amélioration de la qualité de vie en général, le mécanisme d’action de ces pratiques à l’échelle cellulaire et moléculaire reste encore énigmatique. Une tendance générale semble tout de même aller vers une diminution des phénomènes inflammatoires. Le système immunitaire étant encore largement en exploration, en termes de compréhension de ses mécanismes, les efforts concernant les recherches sur l’impact de ces pratiques sur celui-ci doivent être poursuivis !

 

Bibliographie :

 

Black, D. S., & Slavich, G. M. (2016). Mindfulness meditation and the immune system: a systematic review of randomized controlled trials. Annals of the New York Academy of Sciences, 1373(1), 13.

 

Buric, I., Farias, M., Jong, J., Mee, C., & Brazil, I. A. (2017). What is the molecular signature of mind–body interventions? A systematic review of gene expression changes induced by meditation and related practices. Frontiers in Immunology, 8, 670.

 

Célestin-Lhopiteau, I. (2015), p. 25. Soigner par les Pratiques Psycho-Corporelles: Pour une stratégie intégrative. Dunod.

 

Falkenberg, R. I., Eising, C., & Peters, M. L. (2018). Yoga and immune system functioning: a systematic review of randomized controlled trials. Journal of behavioral medicine, 41(4), 467-482.

 

Hecht, F. M., Moskowitz, J. T., Moran, P., Epel, E. S., Bacchetti, P., Acree, M., ... & Levy, J. A. (2018). A randomized, controlled trial of mindfulness-based stress reduction in HIV infection. Brain, behavior, and immunity, 73, 331-339.

 

Irwin, M. R. (2008). Human psychoneuroimmunology: 20 years of discovery. Brain, behavior, and immunity, 22(2), 129-139.

 

Maes, M., Song, C., Lin, A., De Jongh, R., Van Gastel, A., Kenis, G., ... & Demedts, P. (1998). The effects of psychological stress on humans: increased production of pro-inflammatory cytokines and Th1-like response in stress-induced anxiety. Cytokine, 10(4), 313-318.

 

Morgan, N., Irwin, M. R., Chung, M., & Wang, C. (2014). The effects of mind-body therapies on the immune system: meta-analysis. PloS one.

 

Pour la Science n°491 : https://www.pourlascience.fr/sd/immunologie/pour-la-science-n0491-14515.php

 

Richard, J. P. (2009). La sieste, un outil simple de prévention. NPG Neurologie-Psychiatrie-Gériatrie, 9(50), 79-83.