05-10-2017

Perspectives ayurvédiques dans la réflexion intégrative 

Isabelle CELESTIN-LHOPITEAU

 

" La peur nait de l’idée égoïste qui consiste à se couper de l’univers."  (Swami Vivekananda)

 

Les pratiques ayurvédiques et l’hypnose offrent une perspective intéressante dans une réflexion sur le soin.

Leur mise en perspective montre l’importance de proposer l’expérience et l’apprentissage de pratiques psychocorporelles qui permettent de développer un mental calme, la souplesse du corps, et de traverser les émotions, que ce soit dans le parcours de soin d’un patient ou dans le domaine de la prévention et du développent du Health Care.

Cet article aborde l’enrichissement mutuel des pratiques ayurvédiques et de l’hypnose dans une réflexion sur le soin et dans une mise en pratique au sein du centre intégratif l’IFPPC (Institut Français des Pratiques Psycho-Corporelles)

 

L’expérience des pratiques de soins ayurvédiques comme pratiques intégratives m’a beaucoup apportée dans la réflexion sur ma pratique hypnotique mais aussi de façon plus générale sur la construction d’un centre intégratif, l’IFPPC, à la fois pour les patients mais aussi dans l’enseignement ainsi que la recherche dans ce domaine.

Que nous révèle l’univers ayurvédique du soin ?

La perspective intégrative est aussi un chemin, qui permet d’observer notre pratique mais d’un autre point de vue. Elle amène obligatoirement à faire un pas de côté. Je vous propose dans ce chapitre de faire ce pas de côté à partir d’un système intégratif de soins très ancien, la médecine indienne ou Ayurvéda, qui nous permet de réfléchir sur nos propres pratiques.

La question qui servira de fil rouge sera : qu’est-ce que ces pratiques, qui nous semblent parfois étrange, étrangère, ou qui créent un étonnement, peuvent amener comme réflexion sur le soin ? Ainsi, je mettrai en perspective plus particulièrement, l’Ayurvéda et la pratique de l’hypnose thérapeutique et leurs ingrédients communs.

 

J’ai pu observer les pratiques ayurvédiques en Inde au sein d’hôpitaux ou de CHU de médecine ayurvédique au cours de six voyages d’étude (dans la région du Karnataka et du Gujarat).

J’y ai découvert et observé des gestes de thérapeutes, de soignants, pour ramener des patients dans le mouvement de leur vie. J’y ai vu aussi des contrastes, des ressemblances, des différences et des complémentarités, entre les façons de soigner des différentes cultures.

Tout cela a nourri ma réflexion sur le soin et sur ma pratique hypnotique.

 

L’Ayurvéda, au-delà de la pratique médicale, est avant tout une philosophie et un art de vivre qui envisage l’homme dans sa globalité.

Le mot « ayur » en sanskrit, signifie « vie » ou « force vitale ». Le mot « véda » qui est traduit par « connaissance » permet de définir l’Ayurvéda par « connaissance de la vie » (de la force vitale, de l’élan vital) ou encore comme science de la vie.

L’origine de l’Ayurvéda, qui est issu de la civilisation de la vallée de l’Indus, est datée d’environ 2 500 avant JC. Les bases de l’ayurvéda se trouvent dans les Védas, textes sacrés de l’hindouisme, fondateurs de la culture indienne, essentiellement dans Atharvaveda, le quatrième des védas.

" L’ayurvéda considère l’être humain

comme la réplique miniature de l’univers. "

 

L’importance du corps et de la sensorialité

Tout d’abord, je peux me retrouver en tant qu’hypnothérapeute dans ce traitement de la souffrance, même s’il m’était inconnu, lié à une conception du monde, à une spiritualité qui m’est étrangère, et ceci à différents niveaux.

Peut-être parce que je vois malgré les différences une première similitude à dégager entre l’ayurvéda et l’hypnose, celle de l’efficacité d’un travail axé sur le corps.

Ce que nous voyons d’emblée dans la pratique ayurvédique c’est la place, l’importance du corps dans cette thérapie, l’importance de la sensorialité. L’importance des sens apparait à tous les niveaux, pendant les rituels, que ce soit le puja, la méditation, les massages, mais aussi l’importance de coordonner, de lier, de mettre en contact les sens entre eux. Pendant les soins, le contact, l’audition, la vue, l’odorat vont être simultanément sollicités. Cela renvoie à une représentation du corps particulière à la pensée ayurvédique et en même temps à la représentation d’un processus de changement (qui me semble proche de ce que nous vivons en hypnose).

L’ayurvéda considère l’être humain comme la réplique miniature de l’univers.

L’univers est considéré comme la subtile alliance de cinq éléments : La terre, l’eau, le feu, l’air et l’éther. L’être humain, un microcosme de ce macrocosme est lui aussi constitué de ces cinq éléments, dans des proportions qui sont propres à chaque individu.

L’homme est comme l’univers, il est structuré comme lui et constitué des mêmes éléments. (« je suis fait de l’univers et l’univers est fait de moi »). Le corps, la terre, l’univers tout entier fonctionnent à partir de la même énergie. L’homme s’exprime dans l’univers, l’univers s’exprime à travers l’homme. L’interaction et l’échange entre l’univers et l’individu s’inscrivent dans un processus naturel.

Les fonctions sensorielles sont d’ailleurs mises en rapport avec les cinq grands éléments. La vision procède du feu, l'ouïe du vide, l'odorat de la terre, le goût de l'eau et le toucher du vent.

C’est aussi pour cela que la coordination des données sensorielles est très importante, cela met l’homme en harmonie, à l’image de l’harmonie, de l’alliance des éléments dans l’univers. C’est l’unité, l’harmonie des cinq éléments, leur communication permanente, leur interpénétration profonde qui font l’ayurvéda, c’est la vie en mouvement.

Purifier les sens et le mental

Un autre point important dans l’Ayurvéda est le préalable à tous soins, afin que le processus de changement puisse se mettre en place, à savoir un travail de purification, notamment des sens, qui représentent une condition première à la thérapie et de façon générale à l’art de vivre.

L’Ayurvéda enseigne d’une part que la nourriture doit être bien digérée et assimilée et d’autre part que tout ce qui n’est pas digéré, les déchets, les « malas », doivent être entièrement éliminés.

De la même façon, toutes les informations qui sont entrées par nos cinq sens, tout ce qui n’est pas utile et non assimilé doit disparaître, sinon cela créera des tensions, du stress. L’Ayurvéda ne se cantonne donc pas uniquement à la santé du corps mais aussi à l’émotionnel.

Les sens sont donc purifiés en permanence pour que le contact avec le monde soit plus direct, que le lien avec le monde ne soit pas gêné, que l’énergie et la création, circulent ; que l’interaction et l’échange entre l’univers et l’individu se fassent naturellement.

Nous voyons bien que dans cette conception ayurvédique, le corps ne peut pas être séparé du monde qui l’environne.

Or la douleur, la souffrance, créent un isolement, une séparation, une division.

L’Ayurvéda pense que les maladies résultent de perturbations dans l'équilibre des éléments qui constituent la matière du corps et qui l'animent, et donc d’une dysharmonie, d’un déséquilibre avec l’univers.

Est-ce que justement, cela n’est pas commun avec l’expérience de l’hypnose ? Qu’est-ce que nous faisons dans une séance d’hypnose ? Qu’est-ce que nous expérimentons pendant la transe ? Nous expérimentons aussi un changement de rapport à notre corps, aux autres et au monde qui nous entoure, en étant en prise directe avec le monde et non plus avec quelque chose qui était placé, qu’on avait placé entre soi et le monde, une douleur, une tristesse … Nous nous relions ainsi différemment à notre corps et à ce qui nous entoure.

Mais nous expérimentons aussi que notre corps n’est pas séparé du monde qui l’entoure. L’hypnose nous permet de retisser les liens avec notre contexte, d’être en contact à nouveau avec ce qui nous entoure, de nous repositionner dans notre univers.

L’hypnose, la transe, nous permettent d’avoir une vision d’ensemble, de laisser des liens se tisser avec la complexité infinie de l’univers, c’est un mouvement d’expansion, et en même temps d’avoir une vision des moindres détails, en expérimentant la suppression de toute distance.

 

Se relier

Ainsi toute la thérapie est basée sur le lien : le lien entre les sens, le lien par le toucher entre patient et thérapeute, le lien avec l’univers. Le Yoga, la méditation, amènent la conscience à faire partie de la création universelle et que nous n’en soyons pas séparés.

 

Se relier de quelle façon ?

C’est en répondant à cette question que l’Ayurvéda peut nous permettre de nous positionner.

En Ayurvéda : un des concepts fondamentaux est que notre corps possède sa propre intelligence. Dans la philosophie Sankhya, qui a eu une grande influence sur l’Ayurvéda, existe une notion particulière : l’Ahamkara. L’Ahamkara est un peu considérée comme la sagesse intérieure, l’intelligence du corps. Elle est la partie du « moi » qui sait quelles parties de la création universelle sont « moi ». C’est mon unique vibration dans laquelle toutes les parties physiques de « moi » résonnent. « Je » ne suis séparé d’aucune partie de la création mais « j’ »ai une identité qui diffère et définit les frontières de « moi ». La purification des sens permet que la personne soit nourrie par l’univers par tous ses sens, que cette sagesse intérieure soit nourrie et c’est cette partie de nous-même qui est connectée à l’univers, qui nous relie.

Est-ce que cela n’est pas semblable là-aussi à ce qui se passe en hypnose ?

J’ai le sentiment qu’en hypnose nous pouvons enlever le masque, nous autoriser à être sans effort particulier pour être : l’hypnose nous fait quitter le personnage pour renouer avec la personne.

Mais renouer avec la personne est possible quand on s’est remis en contact, différemment, avec ce qui nous entoure, avec le mouvement de la vie.

Pour les indiens cela passe par cette idée d’être en contact avec l’énergie vitale, de laisser circuler cette énergie vitale en nous.

 

Penchons-nous sur la notion de Prana

L’Ayurvéda est une science traditionnelle indienne de l’énergie vitale, à la fois médecine et philosophie, qui replace l'homme dans sa dimension à la fois physique, émotionnelle et spirituelle.

Dans l’Ayurvéda, la vie est étudiée dans sa dynamique perpétuelle, sa capacité à transformer et à créer, son intelligence. Cette intelligence de la vie se nommée Prana ou l'énergie fondamentale, source de toute manifestation de la matière dans la création.

Quand le Prana coule, circule librement, nous nous sentons en bonne santé, avec de l’énergie. S’il est bloqué, la fatigue et la maladie apparaissent.

L’Ayurvéda donne une grande importance à la respiration. Les techniques de respiration consciente (le pranayama) jouent un rôle important dans la circulation du Prana. Cela permet de maitriser la force vitale et, selon l’Ayurvéda, le mouvement du diaphragme, qui est un massage par excellence des organes vitaux, d’un côté le cœur et les poumons et de l’autre les intestins, la rate, le pancréas, le foie, etc. Le souffle est affecté par le mental … et le mental peut être régulé par la respiration. Prana est aussi la force à l'œuvre dans le processus de guérison. Dans cette philosophie, c’est le mouvement, l’énergie, qui est la source de la création.

 

En hypnose aussi le mouvement est thérapeutique : quelque chose se fige, mais à nouveau on se remet dans le mouvement de sa vie, nous ne sommes pas dans le passé, ni le futur mais dans l’instant présent.

Toutes les métaphores que nous utilisons, qu’elles soient corporelles, imaginaires, symboliques nous servent à faire expérimenter au patient ce mouvement du changement. C’est le changement dans la métaphore qui crée le changement. Il n’y a plus de barrière.

La place du thérapeute

Dans l’Ayurvéda, le thérapeute se met lui aussi dans un état d’esprit particulier. Que ce soit dans la cérémonie védique de groupe ou en individuel, nous voyons que le thérapeute passe lui aussi par un processus le mettant dans un autre état pour soigner. Dans ce processus, par la méditation, le yoga, le thérapeute se remet lui aussi en relation avec son corps, mais différemment, en relation avec l’univers. C’est parce qu’il se met dans cet état dans lequel il est relié qu’il peut soigner. Il sort de tout aspect émotionnel, de toute pression à guérir. Cela aussi est une condition nécessaire dans notre travail.

 

Ce travail collaboratif, ces échanges, ces études, nous ont fait mettre en perspective les notions d’ayurvéda et notre pratique hypnotique, chacune dans leur dimension intégrative. Il est alors apparu essentiel de développer dans le centre à l’IFPPC non seulement un parcours de soin pour les patients présentant diverses problématiques (douleur, stress, dépression, phobie, addictions … ), mais aussi d’y développer le coaching en Health Care.

Concrètement, la mise en pratique du coaching en Health Care se fait à travers des séances ou ateliers de bien-être. Ils sont basés sur la construction de stratégies préventives et personnalisées, issues des pratiques psycho-corporelles, dans une perspective de santé intégrative.

 

Conclusion

L’intégration des notions et des pratiques ayurvédiques au sein du centre a été réalisée progressivement.

Nous avons tout d’abord proposé des séances de coaching ayurvédiques, qui permettent de déterminer quels types de pratiques seront les plus adaptées aux besoins du patient.

Les pratiques ayurvédiques proposées restent un complément des traitements médicaux classiques dont le patient peut bénéficier par ailleurs. C’est la complémentarité qui en fait l’efficacité.

Ainsi, les pratiques de massages ayurvédiques, de méditation et de yoga ont pu être intégrées progressivement et de façon optimale aux prises en charges habituelles. L’Ayurvéda nous montre que le soin est un rendez-vous avec soi-même. L’alimentation que nous adoptons est importante et aussi une façon de prendre soin de soi et de rester en bon équilibre. C’est ce qui nous a motivé à ouvrir des ateliers de brunch ayurvédique.

Les patients sont amenés, à terme, à être autonomes et à intégrer ces pratiques dans leur vie de tous les jours.

Afin que les praticiens apprennent et proposent les techniques les plus adaptées pour chaque patient, nous avons créé un cursus de formation aux pratiques ayurvédiques avec un cursus spécifique se faisant dans le cadre de  l’IFPPC à Paris et en Inde.

Nous travaillons aujourd’hui à poursuivre le retour d’expérience et à analyser les données que nous avons recueillies à travers des protocoles de recherche afin d’évaluer l’efficacité des différentes pratiques ayurvédiques associées aux traitements médicaux.

Nous avons donc déjà pu valider le double intérêt de l’intégration de l’hypnose et des pratiques ayurvédiques. Ainsi, lorsque c’est pertinent, les pratiques ayurvédiques bénéficient des apports de l’hypnose et l’hypnose de ceux de ces pratiques. Par exemple, nos ateliers de yoga sont animés par une spécialiste, cadre infirmière, formée au yoga et à l’hypnose qui va proposer des exercices de yoga tout en utilisant la communication hypnotique.

Exercice ayurvédique respiratoire Kiran Vyas
(dans « Changer par la thérapie » chez Dunod)

La respiration 3-2-5-2

La première respiration, c’est l’inspiration en comptant 3, rétention avec les poumons bien remplis en comptant 2, expiration en comptant 5 et rétention avec les poumons vides, en comptant 2. Nous voyons que simplement il y a 3 temps d’inspiration et 9 temps où le corps ne sollicite pas de nouvel apport d’air. Quand on est stressé, pressé ou fatigué, on essaie d’inspirer de plus en plus sans expirer, or si les poumons ne sont pas vidés on ne peut pas avoir de nouvel apport d’air …

Les 2 temps de shunyaka ou « rétention sans oxygène » sont une sorte de repos, une sorte d’arrêt, d’immobilité entre deux activités qui nous donne une détente apaisante. Cette respiration 3-2-5-2 est très apaisante et calmante et surtout si elle est pratiquée le ventre vide et assez régulièrement.

La deuxième respiration qui s’appelle nadi shodhana ou « respiration purificatrice des canaux d’énergie ». Dans cette respiration, on inspire par la narine gauche, on expire par la droite, puis on inspire par la droite et expire par la gauche. Puis on expire et on inspire par la même narine et de nouveau on change de narine. C’est une respiration qui équilibre la tension artérielle et le corps physique en totalité. C’est une respiration qui travaille aussi sur l’émotionnel ainsi que sur le mental (les élèves et thérapeutes utilisent cette respiration pour augmenter leur capacité de mémoire, pour calmer le mental et pour se préparer pour la méditation).

 

Exercice d’induction hypnotique avec la respiration

Dans cette induction hypnotique, il est proposé de se concentrer sur ses sensations corporelles sans forcément chercher à les associer à la détente ou à la relaxation, juste les observer.

Exemple

Pouvez-vous porter attention à la surface de contact de votre corps avec le fauteuil … Vous pouvez observer de la tête au pied comment vous ressentez le contact de votre corps avec ce qu’il touche, comment vous ressentez votre tête … votre cou … le contact de votre dos … de vos épaules ... de vos bras … vos jambes … vos pieds sur le sol. Prêtez attention à votre présence ici et maintenant, la sensation d’être là où vous êtes … comme vous êtes … sans effort particulier pour être …

Vous pouvez ressentir le passage de l’air dans vos narines …, à chaque inspiration … la sensation du passage de l’air … la région d’où semble naitre la respiration au creux de l’estomac … qui va se desserrer comme un poing qui se desserre … commencer à devenir un peu plus chaud … tout au long de la séance et rayonner une chaleur agréable dans tout le corps …

 

Bibliographie

Vyas K. (2010), Le bien-être par l'ayurvéda : les bienfaits de la cure ayurvédique, Ed Marabout

Vyas K. (2006), Massages ayurvédiques, Le Massage indien. Selon la tradition ayurvédique. Ed Recto Verseau

Wujastyk D. (1998), The roots of Âyurveda, Selections from Sanskrit Medical Writings, New Delhi, Penguin Books India.

 

 

 

 

Isabelle CELESTIN-LHOPITEAU

Directrice de l’IFPPC, Institut Français des Pratiques PsychoCorporelles (www.ifppc.eu)

Responsable du DIU des pratiques psychocorporelles et de santé intégrative, Universités Paris Sud et Réunion

Responsable du DU Hypnose et Anesthésie, Université Paris Sud

Psychologue-Psychothérapeute, Centre d’Evaluation et de Traitement de la Douleur, CHU Bicêtre

Présidente de l’Association Thérapies d’Ici et d’Ailleurs

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