Utilisation de l’amnésie dans le syndrome post traumatique avec mécanisme hallucinatoire

Dr Jean-Claude Espinosa

Neuro-psychiatre Pedopsychiatre , Psychanalyste, Responsable de la formation à l’Institut Milton H Erickson de Biarritz-Pays basque.

 

Cet article montre l’intérêt de l’utilisation de l’amnésie dans le traitement d’un syndrome post traumatique. En effet l’amnésie va, dans un premier temps, permettre l’externalisation de la plainte et donc rendre réelle l’hallucination mnésique du traumatisme et ainsi rendre possible sa disparition.

 

Cas Clinique

Nathalie 16 ans, élève de seconde, vient consulter pour des troubles du comportement à type d'agressivité, des difficultés scolaires et des douleurs très invalidantes au niveau du rachis dans sa totalité. Elle est quelques fois obligée de porter une minerve cervicale pour soulager ces douleurs.

 

Huit mois auparavant, elle a été victime d'un accident de la circulation: traumatisme crânien

avec coma vigile, fractures multiples du rachis.

Au cours de cet accident, le conducteur du véhicule et le passager ont été tués. Nathalie a été hospitalisée plusieurs mois dans différents centres spécialisés.

Les troubles du comportement et les difficultés scolaires sont apparus très rapidement. Elle signale par ailleurs une tendance à la narcolepsie, surtout en milieu scolaire, mais qui n'a pas été vérifiée. Les différents EEG pratiqués après sa sortie ne montrent aucune anomalie. L'examen met en évidence :

- Une agitation psychomotrice très importante sous-tendue par une très forte anxiété.

- Des troubles du sommeil avec difficultés à l'endormissement et des cauchemars.

- Une très forte agressivité.

- Des troubles de la mémoire de fixation.

- Une tendance à l'écholalie.

- Des douleurs très importantes à type de céphalées et de rachialgies.

L'examen neurologique est normal, de même qu'un nouvel EEG pratiqué à des fins d'expertise. Nathalie et ses parents attribuent tous ces comportements aux douleurs du rachis et c'est d'ailleurs ce qui motive la consultation et la demande d'hypnothérapie.

- Un traitement anxiolytique et antidépresseur lui est prescrit.

- Parallèlement, le traitement de la douleur va être entrepris en utilisant les techniques de dissociation de Barber [1], puis dans une deuxième étape, la distorsion du temps [2].

Après quelques séances, à la suite desquelles des suggestions post-hypnotiques d'auto-hypnose ont été faites, les douleurs s'atténuent considérablement et son état s'améliore, ce qui semble donner raison à Nathalie et à ses parents. Nous prenons donc ensemble la décision d'arrêter le traitement. Un mois après Nathalie revient : si les douleurs ont pratiquement disparu, par contre les troubles du comportement et les troubles de la mémoire sont revenus en force, motivant d'ailleurs son exclusion du lycée.

Nathalie me dit alors « il y a une scène que je n'arrive pas à oublier, c'est la scène de l'accident, pourtant, je ne devrais pas m'en souvenir, car l'accident est survenu alors que je dormais, ainsi que les deux autres passagers situés à l'arrière du véhicule. Les seuls témoins "objectifs" sont morts dans l'accident. » Cette scène a donc été véritablement hallucinée.

Nous décidons alors de reprendre les séances d'hypnose au cours desquelles différentes techniques d'amnésie vont être utilisées, soit au cours de la transe elle-même, soit en suggestion post-hypnotique, en insistant également sur les apprentissages antérieurs. L'état de Nathalie s'améliore de nouveau, avec une diminution de l'angoisse et une reprise du sommeil avec disparitions des cauchemars. Cependant, selon elle, si le souvenir de l'accident s'estompe de plus en plus, elle n'arrive pas à l'oublier totalement. Il lui est alors demandé de dessiner, au crayon, la scène de l'accident et de garder ce dessin dans la poche de son pantalon. A la séance d'après, lorsque Nathalie me remontre le dessin: les traits se sont estompés en raison du frottement. Une séance d'hypnose est alors entreprise en lui demandant de revoir le dessin sur un écran géant, et avec, à chaque fois, une suggestion post-hypnotique d'amnésie. Après quatre semaines, il est totalement impossible de reconnaître le dessin. Nathalie a "oublié" le dessin dans le pantalon qu'elle a lavé !

Discussion

Le cas de Nathalie est un exemple remarquable de l'Hypnose Ericksonienne dans le traitement d'un syndrome post-traumatique.

Au DSM III, il s'agit en effet d'un " Stress Post-traumatique ".

Nous rappellerons très brièvement la clinique de ces " Stress Post-traumatiques " ou Névrose Post-traumatique. 

- Évidence de l'événement traumatique: dans le cas présent, accident de la circulation avec traumatisme crânien et mort de deux amis. La réminiscence de la réactivité au monde extérieur: avec retrait affectif, perte de l'intérêt pour les activités professionnelles, etc...

- L'état d'alerte permanent avec troubles du sommeil, irritabilité, troubles de la mémoire..

- Le réaménagement névrotique de la personnalité.

 

L'utilisation des techniques d'amnésie en Hypnose Ericksonienne nous éclaire sur l'importance du champ de la mémoire et son rôle en thérapeutique. L'Hypnose Ericksonienne permet en effet au patient de se "retrouver au moment du traumatisme, puis, à partir de ces apprentissages, de mettre en place un changement qui peut déboucher vers la réparation du MOI, débordé .E. Rossi, dans son ouvrage " Mind Body Therapy ", insiste sur la notion d'apprentissage. Dominique Méglé, plus récemment, évoque la notion d'apprentissages négatifs (en affirmant que ce qui vaut pour les apprentissages positifs, vaut aussi pour les " négatifs ") (Toulon 1989). Au maximum, s'il y a une dissociation hypnotique profonde de la conscience au moment de l'apprentissage, celui-ci, en quelque sorte, s'imprimera dans la partie dissociée. Pour que la personne puisse avoir une action correctrice sur le traumatisme, elle devra retrouver l'état de conscience qu’elle avait au moment du traumatisme.

 

Conclusion

Face à l’angoisse de mort liée au traumatisme le sujet va refouler le souvenir dans son inconscient. Paradoxalement l’amnésie va permettre d’actualiser et rendre réel ce qui n’était qu’une hallucination mnésique qui a provoqué chez Nathalie tous les symptômes  d’un syndrome post traumatique.

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 Bibliographie

  Cheveau C. Guérir d’un traumatisme psychique par l’hypnose, ed Lyon 2014

  Megglé D.  12 conférences, ed Satas 2011

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[1] La double dissociation de Barber consiste à placer le sujet dans son lieu favori et sa douleur dans un endroit différent.                         

[2] Différentes techniques de distorsion subjective du temps :

Parler rapidement ou lentement va donner au sujet l’impression que le temps s’écoule plus lentement ou plus rapidement.

Avez-vous remarqué qu’avant les vacances le temps s’écoule très lentement, par contre à la fin des vacances le temps parait plus court.

Utilisation de la confusion en demandant au sujet de se souvenir du futur.