Anthropologie

Posture du soignant : le pas de côté

Jean-Claude Lavaud

Hypnothérapeute / Psychothérapeute

Docteur es Sciences Anthropologie Sociale de L'EHESS Paris Président du Collège d'Hypnose de l'Océan Indien (CHOI) Directeur du Centre de Ressources et d'Études Ericksoniennes de La Réunion (CRÉER)

May 08, 2017

Résumé : Faire un pas de côté, c'est se décaler du chemin sur lequel nous sommes de façon à accéder autant que possible au point de vue de la personne avec qui nous sommes en relation. Nous pouvons nommer cela être sur le terrain. Ainsi, le soignant peut alors se trouver en lien à une réalité médicale double : celle du vécu du patient (illness) et celle du  vécu biologique et psychique (desease). Lorsqu'elle est clinique et transculturelle, cette posture de terrain peut alors devenir féconde pour le patient.

Mots clés : anthropologie ; terrain ; transculturel ; empathie ; réalité et vécu du soin ou de la pathologie.

Le travail de l'anthropologue consiste à construire des connaissances. Des connaissances qui ont traits à la vie de l'autre, des autres. Cette construction doit se faire en évitant de raisonner à la place de l'autre.

Être anthropologue disait Claude Lévi-Strauss (1908-2009), – le plus connu des anthropologues français – c'est faire l'ethnographie puis l'ethnologie de son objet d'étude. L'ethnographe qui, de façon pratique décrit comment une société, un groupe, s'organise. Et l'ethnologue qui, à partir de ces descriptions, établit les lignes générales de la structure et de l'évolution de cette société. Enfin, l'anthropologue qui compare ce travail avec les travaux menés par d'autres chercheurs, sur une thématique proche de la sienne.

Alors nous, soignants, qu'est ce qui va nous intéresser dans cette anthropologie ? [1]

En réalité, tout est contenu dans cette jolie métaphore que vous connaissez toutes et tous :  faire un pas de côté.

Faire un pas de côté, c'est à dire se décaler du chemin sur lequel nous sommes de façon à observer d'une nouvelle manière, comme si cela est la première fois, là où nous sommes. Et, de ce fait, être en capacité d'observer tout ce qui constitue notre environnement – les gens, la nature, nous-même – d'une façon différente de ce que nous avons l'habitude de faire.

On l'entend bien ici, pour faire un pas de côté, il faut être sur un chemin, les pieds sur terre en somme. Il faut être, sur le terrain.

- A /  Le terrain

Ethnographes et soignants ont donc en commun de devoir être sur le terrain pour exercer leur art. Ainsi, en participant aux vécus des personnes, à leurs activités, à leurs émotions, soignant et anthropologue peuvent collecter des informations et accéder autant que possible au point de vue de la personne, des personnes, qui vivent dans leur contexte.

Le terrain, c’est aller là où d’autres ne vont pas, recueillir des informations auxquelles d’autres n’ont généralement pas accès, faire des observations que d’autres ne peuvent pas faire, et donc de contribuer à la mise à jour de mondes sociaux peu connus ou qui restent généralement cachés au regard, (Olivier Schmitz, 2009).

Le soignant – comme l'ethnographe –  se met à l'écoute, à la fois pour recueillir les informations dont il a besoin, et pour favoriser l'expression des interrogations et des doutes des personnes dont il s'occupe.

- B /  La culture

Pour les anthropologues, la culture, c'est ce que les personnes apprennent.

La culture est donc faites des connaissances, mais aussi des valeurs, des croyances et des règles de vie communes aux personnes vivant dans le même groupe.

Pour le soignant, la culture c'est aussi le rapport de la personne à la maladie : les anthropologues médicaux anglophones distinguent judicieusement disease, la maladie considérée du point de vue biomédical comme un dysfonctionnement biologique, psychique, (et la plupart du temps, les deux ensemble) de illness, la maladie telle qu'elle est vécue par le patient.

Il y a donc une réalité médicale, une réalité du soin et de la pathologie qui est doublement construite, d'une part par le soignant et d'autre part par la patient.

Ainsi, le soignant a cette possibilité de prendre en compte la façon dont le patient fait l'expérience de sa pathologie. Il peut reprendre les qualificatifs employés, entendre la manière de vivre le symptôme et les modifications que la maladie occasionne dans son vécu quotidien, etc.

- C / Observer la maladie à partir de l'expérience du patient.

Chaque fois que nous sommes confrontés à la maladie, nous la réinterprétons et d'une manière ou d'une autre, nous en faisons un objet, une chose. Ainsi, nous en expliquons les causes, l'évolution, la façon dont cela fonctionne dans le corps, l'effet des traitements et ses conséquences, sociales, physiques et psychologiques que nous ressentons. L'anthropologue Patricia Hudelson rapporte cet exemple éloquent :  une mère peut penser que le rhume est dû à un virus tout en croyant que son enfant est enrhumé parce qu’il est sorti avec les cheveux mouillés.[2]

Nous avons, nous soignants, besoin de nous intéresser à cette représentation vécue (illness) du patient. Nous comprenons bien cela dans le sens de parler le langage du patient. Lorsque le patient évoque une « boule » pour nommer sa maladie, il est bien inutile, voire contre-productif de nommer la maladie par son nom scientifique.

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- D / un pas de coté clinique et transculturel.

Pour faire ce pas de côté, le soignant à déjà sous la main des outils dont il ne lui reste plus qu'à se servir en les orientant d'une manière spécifique. Si l'on peut parler d'une certaine « compétence transculturelle clinique », nous la retrouvons dans « une approche centrée sur le patient » de Carl Rogers. Ce sont la reconnaissance et l'acceptation de la diversité des patients ; l'empathie ; la curiosité ; le respect de l'autre ; la connaissance soi, etc. (Patricia Hudelson 2002)

 

- E / La relation de soin.

Les pratiques de soins sont aussi, – et peut-être même, avant tout –  un ensemble de pratiques relationnelles.  Lorsque le soignant développe une posture transculturelle dans le soin, simplement en utilisant le pas de côté clinique et transculturel, cela lui permet de fabriquer du lien social, particulièrement lorsque celui-ci (familial, amical ou de travail) est rompu ou en danger de l'être. (Francine Saillant 2000).[3]

- F / Quelques pistes pour aider à la posture dite anthropologique

Ginette Coutu-Warullczyk (2003)[4] apporte des éléments pratiques et solides pour commencer à se bâtir une posture anthropologique. En voici quelques uns :

Se centrer :

Se connaître en tant que soignant, repérer les éléments constitutifs de son groupe d'appartenance et en assumer l'identité  psychologique, culturelle, sociale, professionnelle. 

Se décentrer :

C’est-à-dire prendre conscience des filtres (les a priori, les clichés, etc) que nous avons tous et qui nous empêchent de percevoir l’autre tel qu’il est, lui qui dispose d’un système de référence différent du mien, mais tout aussi valide.

Réserver un espace de médiation et de créativité (aussi dit espace transitionnel) :

« Installer un climat d’écoute et de confiance réciproque afin de permettre à l’autre de me communiquer son univers et de lui permettre de recevoir le mien. Plus l’écart entre les deux cultures en présence est grand, plus cet espace de médiation est fondamental, car il permet de combler le fossé qui sépare les interlocuteurs ». (opus cité, 2003)

Conclusion : Encourager la liberté.

On le comprend bien, la posture du pas de côté consiste, dans le cadre de nos métiers, à créer les conditions optimales de la construction d'une relation d'aide, d'une relation de soin.[5]

Lorsque cela permet au patient de s'exprimer librement, de parler de lui-même, de ses problèmes, de ses ressentis, sans avoir besoin d'être sur la défensive, alors, nous pouvons être suffisamment assuré que notre posture l'a encouragée : « Les meilleures techniques d'entretien sont celles qui encouragent le client <le patient> à s'exprimer aussi librement que possible, l'aidant <le soignant> s'efforçant consciemment de s'abstenir de toute initiative ou de toute réponse qui orienterait l'entretien lui-même ou provoquerait certains contenus ». (Carl Rogers La relation d'aide et la psychothérapie, 1970. ESF)

 

Bibliographie

- Marc Augé & Jean-Paul Colleyn ; L'Anthropologie. PUF Collection Que sais-je. 2009.

- Patricia Hudelson. Que peut apporter l’anthropologie médicale à la pratique de la médecine in Médecine et Hygiène n°2407, octobre 2002

- Carl Rogers ; Le développement de la personne (1961), DUNOD. 2005.

- Ginette Coutu Wakulczyk, Pour des soins culturellement compétents  in recherche en soins infirmiers, n.72 (mars 2003)

 

 

 

[1]          Voir la définition donnée dans la revue de l'Association Française des Anthropologues http://www.afa.msh-paris.fr/?page_id=32  En particulier, notez la diversité des définitions qui varient en fonction des cultures.

[2]          Patricia Hudelson. Que peut apporter l’anthropologie médicale à la pratique de la médecine in Médecine et Hygiène n°2407, octobre 2002

[3]         Francine Saillant, “Identité, invisibilité sociale, altérité. Expérience et théorie anthropologique au coeur des pratiques soignantes”. Article publié dans la revue Anthropologie et Sociétés, vol. 24, no 1, 2000

[4]          Ginette Coutu Wakulczyk, Pour des soins culturellement compétents  in recherche en soins infirmiers, n.72 (mars 2003)

[5]          Malheureusement, bien souvent, compte tenu des contraintes structurelles de la vie hospitalière, il s'agit plutôt d'installer des conditions simplement minimales…

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