Histoire de Mo

Géraldine Dufour, IDE

 

Voilà dix-sept ans que je donne des soins sur prescription ou conseil médical, ou en application du rôle propre qui m'est dévolu. Que je participe à différentes actions, notamment en matière de prévention, d’éducation de la santé et de formation ou d'encadrement. [1]

En un mot, voilà dix-sept ans que je suis infirmière !

Obtenir son  Diplôme d’État Infirmier apparaît comme une fin en soi et l'aboutissement, après trois années de formation. En fait, ce n'est que le commencement d'un parcours professionnel, qu'il tient à nous seul de cultiver pour le développer et l'enrichir.

 

Depuis dix ans, j'exerce dans un service d'hémodialyse, à l'inverse de tous les services de soins qui prodiguent des traitements pour guérir, ce service propose des traitements de suppléance. Les insuffisants rénaux chroniques sont donc des malades à vie, endossant l’étiquette de « survivants » [2]. Après cinq ans d’expérience, enrichie d'un savoir et un savoir-faire quant à la prise en charge et la surveillance du patient pendant sa séance, je me suis permise de remettre en question ma pratique de soins.

 

Que faire en Hemo ? 

Que faire de la prise en charge des patients et des douleurs aiguës, et chroniques qui les accompagnent, dans leur quotidien et pendant les séances. À la question ; « comment allez vous aujourd'hui ? », j'obtenais très souvent : « c'est comme d'habitude ! », « c'est pas nouveau !», « je vis avec ! », « à force, on s'habitue », et cela ne me satisfaisait pas.

En y réfléchissant bien, évidemment qu'ils sont en souffrance ! Ils sont « cloués » dans un lit d’hôpital pendant quatre heures, ils sont « piqués » dans leur fistule artèrio-veineuse avec des aiguilles de gros calibre tous les deux jours, ils ont des réfections de pansements de nécrose d'orteils ou d'amputation de membre inférieur. Je me suis sentie inutile, démunie, avec la sensation de ne pas  faire mon travail jusqu'au bout, de ne pas proposer aux patients ce à quoi ils avaient droit : être soulagé ! ... Et l'expression de la douleur du corps qui m'a interpellée, n'allait-elle pas jusqu'à l'esprit ?

Il y avait sûrement quelque chose à faire pour les soulager, sans pour autant rajouter du poids à la liste de médicaments qu'ils avalaient déjà  !

 

Que faire des maux ? 

A la même période, j'ai eu recours, dans ma vie personnelle, à l'hypnose et aux massages énergétiques. Cela m'a permis de comprendre qu'il existait des moyens non médicamenteux, pour soulager les nombreux maux, ou tout du moins, pour rendre plus confortables les événements désagréables. En effet les pratiques psycho-corporelles partent du corps, ou se servent du corps comme médiation, à visée prophylactique et préventive. Elles considèrent le problème, ou la maladie, comme un déséquilibre entre le psychisme, le physique et l’énergie qui sont nécessaires à la santé. Leur but étant de sortir de l'immobilité dans laquelle le problème fige, de rétablir un mouvement, le plus petit soit-il, afin que le patient prenne conscience de ses sensations corporelles, laisse vivre ses émotions, et mobilise ses propres ressources pour obtenir de nouveau l’homéostasie.

 

J'ai donc suivi et validé un diplôme universitaire des pratiques psycho-corporelles [3]. Bien sûr il ne me permettait pas d’être spécialiste d'une de ces pratiques, mais il m'a permis de toucher du doigt la richesse des possibilités de soulager. Il m'a permis de savoir que la majorité des patients sont ouverts à ces techniques. Il m'a permis de comprendre, qu'il est possible et facile de les intégrer aux pratiques de soins, afin de venir en aide aux patients, tant sur les aspects physique (douleurs aiguës et chroniques) que psychologique (stress et au deuil perpétuel d'un organe).

C'est ainsi que mon travail de validation s'est intitulé « Les pratiques psycho-corporelles et les maux-dialyse ». La conclusion ouvrait sur le fait que l'on pouvait proposer des solutions alternatives aux patients, mais qu'il serait peut-être difficile de faire avancer et accepter ces techniques sur le plan professionnel, tant les idées reçues sont nombreuses.

Mais il était sûr que sur le plan personnel, le « pas de côté », pour modifier l'apparence du problème, était devenu une évidence pour moi, et qu'il fait aussi partie de ma «  blouse d’infirmière ».  Je voyais cette formation comme une chance, une chance qu'il m’était possible de partager avec les patients afin d'ouvrir de nouvelles perspectives.

 

Que faire avec des mots ? 

Deux ans, un déménagement à l'autre bout de la France et un bébé plus tard, je décide d'affiner mes acquis grâce à une formation en hypnose médicale. Hypnose ? Mais qu'est ce que l'hypnose, sinon la découverte d'un nouveau mode de dialogue avec des parties de soi-même qu'on croyait muettes, à défaut d’ignorer tout simplement leur existence [4].

Je suis déjà persuadée des bénéfices en général, que l'on peut avoir en l'intégrant dans sa pratique quotidienne de soignant. Je sais aussi qu'elle a toute sa légitimité et son utilité pour diminuer les différents maux des patients, présents lors d'une séance d’hémodialyse.

Mais qu'en est-il du côté de l’équipe soignante pluridisciplinaire ? Est elle prête à l'accueillir, à lui faire une place et l’intégrer dans la pratique quotidienne ? Est-ce que cette équipe est prête à modifier son mode de fonctionnement  pour entrevoir autrement les problèmes des patients ? Pourquoi n'est-elle pas déjà mise en place ? Quels sont les freins à son utilisation ? C'est peut être l'aspect magique, surnaturel ou inexplicable qui lui colle à la peau comme un vieux manteau poussiéreux. Pourtant le terrain médical en centre hospitalier est fertile, de surcroît en dialyse. Les conditions sont réunies, mais est ce qu'il y a du personnel pour la planter, la cultiver, l'entretenir, et la faire grandir ?

Toutes ces questions ont abouti à une enquête au sein de l’équipe pluridisciplinaire avec laquelle je travaille. Mon travail de recherches a donc pour sujet ; « Et si les soignants d'hémo avaient les mots soignants pour soigner les maux ... »

L'objectif de cette recherche était de connaître les connaissances, les aptitudes, et les pratiques de l'hypnose dans un service de dialyse, et ainsi, de mieux mesurer les degrés de réticences ou d’intérêts pour cette dernière. Les résultats obtenus montrent que les représentations sociales ont des disparités en fonction de la catégorie professionnelle, et qu'elles sont plus dues à de l'ignorance plutôt qu'à des connaissances erronées.

Très peu ont recours à l'hypnose pour eux-mêmes, et aucun n'est formé à cette technique. L’équipe est plutôt en faveur de la pratique de l'hypnose dans le service, d'ailleurs 85% répondent favorablement pour bénéficier d'une formation à ce sujet (ce qui semble administrativement compliqué pour le moment).

Je conclue en émettant l’hypothèse qu'il faudrait d'abord intéresser les soignants sur le plan personnel pour avoir une adhésion professionnelle. Petit à petit, en voyant le résultat de ma pratique sur les patients, en proposant des informations, et des temps de séances collectives. Il sera, je pense possible d'obtenir un langage positif et commun à tous [5], permettant une meilleure prise en charge et une autonomisation du patient, ainsi qu'une meilleure cohérence et un vrai travail d’équipe.

 

En écrivant ces quelques lignes, je me suis demandée ce qui avait pu me faire cheminer et me faire suivre des sentiers peu balisés. Qu'est ce qui a fait que je me suis penchée et questionnée sur la prise en charge des MAUX  des patients d'HEMO ? Qu'est ce qui a fait que j'utilise simplement des MOTS pour soulager ? Qu'est ce qui a fait que j'ai suivi et validé ces deux formations, sur mon temps et mes deniers personnels ? Je pense encore une fois, que c'est pour une histoire de Mo.

Mais cette fois, si c'est c'est une histoire MO ... TIVATION [6]

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[1]Définition selon le Code de la santé publique, art L4311-1.

[2]D CUPA, Psychologie en néphrologie, page 9.

[3]DIU Pratiques PsychoCorporelles et Santé Intégrative, Université Paris Sud

[4]Bertrand Piccard ; psychiatre et aérostier suisse, initiateur de Solar Impluse

[5]Aides-soignants pour l'accueil, infirmiers pour les soins et médecins pour les consultations et gestes techniques.

[6]Avoir un objectif, faire un effort pour l'atteindre et persévérer dans cet effort jusqu'à ce que le but soit atteint.